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La semaine passée, j’ai a visité l’île de Lesbos. Je crains queles Européens ne se rendent pas compte de l’ampleur de l’accordscandaleux que les Etats ont signé en leurs noms. S’ils devaienten être conscients, ils se sentiraient mal et en rage. Comme moi. Une opinion de Federica Zamatto, coordinatrice médicale auprès de Médecins sans Frontières (publié sur le compte Facebook de l’auteur).


Sur l’île grecque de Lesbos, littéralement tout a changé. L’année passée, plus de 500 000 réfugiés et migrants y sont arrivés. Pendant l’été 2015, lorsque la crise a atteint son apogée, 15 000 personnes étaient bloquées sur l’île en conséquence de la décision prise par les autorités de cesser la traversée en ferry vers le continent. Aujourd’hui par contre, tout a l’air propre et bien rangé, prêt pour le démarrage de la saison touristique. Les camps érigés par les bénévoles et les ONG et destinés à accueillir des familles arrivant sur l’île afin de leur offrir une résidence temporaire sont quasi abandonnés. Les milliers de gilets de sauvetage qui s’alignaient le long de la côte ont été enlevés. Les plages ont retrouvé leur allure d’antan. Mais les apparences sont trompeuses…

Il y a toujours des personnes qui fuient la guerre ! Les hommes, femmes et enfants qui risquent leur vie en montant dans des petits bateaux gonflables sont maintenant derrière des barreaux, loin du regard des Européens. D’autres sont bloqués de l’autre côté de la Méditerranée, dans des circonstances sans perspective.

Comme de la poussière

L’Europe a choisi de balayer les migrants et les demandeurs d’asile sous le tapis, comme s’ils n’étaient que des poussières. Comme un mauvais chef de famille, l’Union européenne tente de dissimuler le problème et de le soustraire au regard des citoyens. Mais il s’agit d’êtres humains, pas de poussières ! Il s’agit d’hommes et de femmes de tous les âges et d’enfants qui risquent rien de moins que leur vie pour échapper à la violence, à l’instabilité et à la pauvreté. Malgré les dangers du périple, ils préfèrent même fuir leur pays plutôt que de continuer à vivre ce qui les menace.

Le scandaleux accord entre l’UE et la Turquie était à peine signé que le centre de crise de Moria a été transformé en véritable centre de détention. Voilà pourquoi l’organisation pour laquelle je travaille, MSF, a décidé d’y cesser ses activités. Vu les circonstances, nous ne pouvons plus offrir les soins et l’aide nécessaires de façon impartiale et indépendante. Cette décision n’a pas été qu’extrêmement controversée, elle a été très difficile à prendre.

Accueil indigne face à la détresse

Il y a quelques jours, je me suis rendue dans ce centre. Ce que j’y ai trouvé m’a profondément choqué. On y enferme des enfants, on les y empêche d’être enfants. Aujourd’hui, le camp de Moria est plus que saturé et beaucoup de personnes ne peuvent faire autrement que de passer la nuit dehors avec comme seule protection une bâche en plastique ou un morceau de carton. Un homme désespéré m’a demandé où ils pouvaient dormir, lui et sa famille. Ils étaient arrivés la veille, et avaient passé la nuit précédente couchés sur l’asphalte. Plusieurs personnes m’ont dit n’avoir rien à manger. J’ai rencontré une femme qui cherchait des langes pour son enfant, mais impossible d’en trouver. Une personne atteinte d’une maladie cardiaque et souffrant également de diabète m’a montré la cicatrice laissée par une intervention chirurgicale, tout comme les abcès couvrant ses jambes. Un de ses enfants, âgé de 2 ans, est paralysé. Néanmoins, la famille a passé la nuit dehors. Personne ne s’occupe d’eux, personne ne leur a donné des informations sur leurs droits ou offert un abri décent. Dans le centre j’ai également vu deux personnes en chaise roulante, tentant, en compagnie d’une vieille dame, de remonter un chemin en forte pente. Il y avait aussi des hommes et des femmes plus jeunes.

Honte, rage, sentiment de trahison

Mais ce qui m’a le plus perturbé, c’est le nombre d’enfants enfermés là-bas, dans des circonstances indignes et inadaptées, sans accès à de la nourriture adéquate ou à de l’éducation, et même sans aucune possibilité de jouer. Partout, j’ai vu des enfants dormir assis dans des poussettes. Je ne pouvais tout simplement pas m’imaginer que des enfants, des femmes enceintes et des seniors fuyant la guerre - pour la grande majorité d’entre eux - se retrouvent devant une porte fermée et soient enfermés derrière du fil barbelé, en Europe.

Aucune excuse de la part de l’Europe ne peut justifier cela. L’UE n’a pas réussi à élaborer un plan pour transférer les réfugiés des centres de crise vers les pays européens, ce qui indique qu’il existe parmi les Etats membres une discorde interne sur la stratégie à suivre.

Par conséquent, l’UE tente de dissimuler le problème en renvoyant les réfugiés et en transférant la responsabilité à la Turquie.

Je crains que les Européens ne se rendent pas compte de l’ampleur de cet accord scandaleux que les Etats membres ont signé en leurs noms. S’ils devaient en être conscients, ils auraient honte, se sentiraient mal et seraient en rage. Ils se sentiraient trahis. Comme moi.