Manille abrite 16 millions de personnes dont 40 % dans les bidonvilles. Dans toute cette misère, un puissant rayon de soleil : des ONG fleurissent avec de merveilleux résultats qui dépassent souvent l’aspect purement matériel. Une opinion de Philippe Dembour, ancien animateur d'écoles de devoirs. Auteur du livre sur l'éducation "Parents responsables" aux éditions Mols.

Nous avons tous nos maîtres à penser et à agir, des êtres exceptionnels qui cisèlent notre personnalité et nous aident à sublimer en fruits l’espérance des fleurs que nous portons en nous…

Un de ces "phares de vie" m’avait dit un jour : "Philippe, si tu rencontres un pauvre, demande-toi non seulement comment tu peux l’aider mais surtout en quoi il peut t’améliorer !" J’ai pu récemment vérifier la sagesse de ce conseil après avoir été accueilli dans plusieurs bidonvilles de Manille. Nous pourrions, en effet, nous inspirer de plusieurs de leurs initiatives prises en vue de former les jeunes à devenir des adultes responsables de leur destin.

Dans les "barangays"

Quelques chiffres sur les Philippines : 12e population au monde, 109 millions d’habitants, quadruplement en 60 ans, 53 % des habitants ont moins de 24 ans, 51 % vivent en ville. Le grand Manille abrite 16 millions d’habitants dont quelque 40 % dans les bidonvilles. Chaque ville se divise en quartiers, les "barangays", qui permettent d’éviter l’anonymat des grandes villes en créant une juxtaposition de villages. Ils constituent un modèle de démocratie avec une association pour les parents et une pour les enfants. Les enfants de 10 à 18 ans assurent eux-mêmes la gestion avec à leur tête un des leurs, élu. Ils sont chargés de réfléchir à leurs problèmes (paix et ordre, drogue, difficultés scolaires…) et de suggérer des solutions.

Des ONG innovantes

En 2016, 83 % des enfants terminaient l’école primaire. L’enseignement est obligatoire et gratuit mais plusieurs obstacles s’élèvent sur le parcours des élèves : coût des trajets pour ceux situés loin de l’école, découragement, nécessité de devoir travailler pour subvenir aux besoins de la famille, difficulté pour les parents de payer les fournitures ou l’uniforme… Dans une famille de 3 garçons n’ayant qu’un seul pantalon, les enfants se relayaient à l’école tous les 3 jours !

Dans toute cette misère, un puissant rayon de soleil : de nombreuses ONG fleurissent avec de merveilleux résultats. Certaines d’entre elles ont aidé des centaines de milliers d’enfants. L’assistance couvre les uniformes, les fournitures scolaires, une participation aux frais de transport… mais l’innovation dépasse souvent l’aspect purement matériel.

Formation leadership

Dans une optique de "capacitation" (1) visant à donner aux jeunes manifestant des dispositions de leadership les outils nécessaires à l’amélioration de leurs conditions d’existence, une formation leur est donnée à partir de 11 ans. Elle couvre les domaines suivants : se connaître soi-même avec ses forces et ses faiblesses ; le respect de soi et des autres ; maîtriser ses émotions ; se donner des objectifs (lointains et proches) ce qui implique l’établissement de priorités et la mise en œuvre de moyens précis ; résoudre les conflits entre personnes ; comment s’organiser soi-même et gérer son temps… On croirait lire un programme de séminaire pour multinationales mais ce sont les thèmes appréhendés lors de ces formations pour jeunes.

Apprentissages alternatifs

Autre innovation : un système d’apprentissage alternatif (2) est mis en place au niveau national pour permettre aux enfants en décrochage scolaire de bénéficier d’une formation. Basée sur une pédagogie spécifique, elle leur donne une qualification analogue au diplôme de primaire ou d’humanités. Notons également l’implication des enfants dans les cours de rattrapage en lecture et mathématiques pour aider ceux d’entre eux ayant des difficultés scolaires. Tout en créant un climat de solidarité, cette assistance responsabilise les jeunes aidants.

Épargne familiale

Autre pratique digne d’intérêt. Dans certains quartiers, quelques mamans se réunissent chaque semaine pour formaliser leur épargne familiale. Chacune peut épargner entre 50 et 250 pesos (3) auxquels s’ajoute un versement non récupérable de 5 pesos dans un fonds social destiné à faire face à toute urgence chez l’une d’entre elles. Cette épargne est disponible pour un emprunt si l’une souhaite lancer une petite activité commerciale. Chaque déclaration d’épargne d’une maman est ponctuée par une salve d’applaudissements des autres. À la fin de l’année, le capital majoré des intérêts est redistribué à chaque bénéficiaire qui peut l’utiliser à son gré, souvent à l’amélioration de leur habitation. Cette structure légère et fiable entretient un climat d’amitié et d’entraide. Elle favorise le sens de l’épargne et le souci de l’avenir.

Responsabilité et sens de l’effort.

Nous passons tous par des moments d’interrogation sur le sens de notre existence, sur l’utilité de notre être ou de nos avoirs… Oserais-je suggérer un remède radical ? Un vol direct vers Sabana, le bidonville près de l’ancienne montagne fumante, pour nager dans un océan de sourires et refaire le plein d’optimisme et de courage. Chères petites mamans de Sabana, vous qui, petites par la taille mais grandes par le cœur, êtes les princesses du lieu, puissiez-vous encore longtemps nous distiller cette merveilleuse leçon de vie : sans attendre l’assistance de l’État ou de la Providence, vous dites votre conviction que seuls vos efforts, l’éducation que vous donnez à vos enfants et la prise de conscience de vos devoirs vous assureront une vie meilleure ! Vous nous rappelez ainsi l’importance de la responsabilité individuelle et du sens de l’effort.

La joie de contribuer à l’amélioration de la société n’est pas réservée à quelques privilégiés. Les plus modestes de notre monde peuvent connaître cet honneur et ce bonheur !

(1) Traduction du mot anglais "empowerment" que l’on peut définir comme un processus de renforcement des moyens et compétences par lesquels une personne peut améliorer ses capacités d’agir sur son univers et ainsi influencer positivement ses conditions d’existence.

(2) http://www.deped.gov.ph/als

(3) Équivalent de 1 à 5 euros

philippe.dembour@gmail.com