Une carte blanche de Jean-François Raskin, Professeur de sociologie des médias et Administrateur général de l’IHECS.

Depuis quelques jours le sujet du documentaire du réalisateur Bernard Crutzen « Ceci n’est pas un complot », revient inlassablement au cœur des discussions. Et les audiences en ligne sont assez impressionnantes.

À l’origine de ce documentaire : la question de la manière dont les médias et, a fortiori, les journalistes, ont couvert l’épidémie de la Covid-19 ces 12 derniers mois. L’auteur a construit son récit à partir d’un sentiment diffus que la presse en Belgique dans son ensemble se serait comportée comme l’agent de la stratégie de lutte contre le virus adoptée par les autorités politiques et sanitaires de notre pays. Sans revenir sur les critiques positives ou négatives qui entourent la diffusion de ce documentaire qui reflète bien un point de vue subjectif (on n’est donc pas dans une œuvre journalistique), la couverture médiatique et les conditions de celle-ci méritent d’être questionnées.

Les défauts majeurs du documentaire

L’objet de la recherche ou de l’enquête aurait pu être de vérifier si ce sentiment était le reflet d’une réalité, même partielle, et le cas échéant d’en expliquer les raisons. Ce n’est pas le cas ici ou alors de manière incomplète. Peut-être peut-on relever deux défauts majeurs au travail de Bernard Crutzen. Le premier est que même si on ne peut pas le comparer à Hold Up, et son travail ne tente pas de démontrer qu’il y a un complot, il distille ici et là la possibilité de mains invisibles qui influeraient sur les processus de décisions sans dire lesquels et dans quelles conditions. Cette carence d’explications crée un « biais de confirmation » dans lequel viennent se loger toutes les théories sur l’instrumentalisation des journalistes par des forces obscures supposées être à la manœuvre. Le deuxième tient dans la généralisation, qu’il reconnaît comme une erreur d’ailleurs, qu’il opère quand il évoque les médias et les journalistes. Il n’y a pas Les médias mais Des médias, différents, avec leurs lignes éditoriales, leur dynamique rédactionnelle interne, des individualités, des journalistes qui font bien leur travail et d’autres un peu moins.

Les conditions du métier

Le champ journalistique, comme l’écrivait Bourdieu, n’est pas un champ autonome. Il est soumis en permanence à de fortes pressions de l’environnement économique, social voire politique et s’inscrit dans des rapports de domination. Les journalistes sont sans cesse tiraillés entre leur devoir et leur mission d’informer, de l’ordre de la symbolique et de l’idéal du métier qu’ils ont choisi, et du possible conflit avec la ligne éditoriale, les dynamiques internes aux rédactions qui décident de l’agenda et qui peut apparaître comme une forme de censure aux yeux de certains.

Certains vont encore plus loin. Noam Chomsky, dans « Propagande, Médias et Démocratie » conteste le fait qu’il y ait des médias libres et indépendants dans nos pays démocratiques jusqu’à en faire des instruments de propagande au service des pouvoirs économiques et politiques.

Sans aller jusque-là, et plus prosaïquement, les conditions de travail des journalistes ne se sont pas améliorées ces dernières années : des réductions d’effectifs, des restructurations, l’arrivée de nouveaux concurrents notamment l’émergence d’un « journalisme » de réseaux, le changement de paradigme dans le système d’information, la précarisation du métier. Des évolutions qui n’ont pas aidé au maintien d’une presse de qualité. C’est la réalité d’une profession dont l’univers s’est transformé davantage en 10 ans que durant les cinquante dernières années. Sur ces questions, Jean-Marie Charon, sociologue français, spécialiste des médias, propose une riche bibliographie, sur les enjeux et mutations en cours.

Les trois phases de la crise

L’exemple de la couverture de l’épidémie n’est pas anodin. Il y a d’abord eu un effet de sidération. Les rédactions, comme le reste de la société, n’étaient absolument pas préparées à cette pandémie et ses conséquences.

On peut distinguer trois phases qui correspondent à trois évolutions dans la production de contenus. Les trois premiers mois, dans l’ensemble, la couverture médiatique a rendu compte fidèlement des errements, des hésitations et des discours contradictoires des experts et des autorités en général. Une des difficultés rencontrées est le peu de culture scientifique au sein de la profession. Les nombreux discours contradictoires, s’ils pouvaient être relayés sans problème de façon objective et honnête ne pouvaient être totalement décryptés et analysés tant ils nécessitaient des connaissances spécifiques et la maîtrise d’un jargon assez inaccessible.

À partir du mois d’avril-mai 2020, une stratégie s’est doucement mise en place, une vérité qui ne pouvait plus être contestée : le confinement en attendant le vaccin qui était devenu le graal atteignable. Il y eu une forme de glissement au sein de plusieurs organes de presse d’une mise en perspective vers une adhésion à cette ligne sans réel regard critique ou d’analyse du discours dominant. Des experts écartés, devenus inaudibles voire interdits, des voies thérapeutiques discréditées, des pressions des autorités au nom de l’intérêt général et parfois des lignes éditoriales clairement assumées. L’exemple le plus caricatural de cette évolution est lorsqu’un journaliste pose la question de l’efficacité du vaccin à la porte-parole de la firme Pfizer, un peu comme demander au poissonnier si son poisson est frais ou au boulanger si son pain est bon.

Certes, il y eu des reportages, des interviews, des cartes blanches, des éditoriaux qui ici ou là remettaient en question ou émettaient certains doutes sur la politique menée, souvent cataloguée de « doxa » gouvernementale vérité révélée ne pouvant souffrir de discussions. Noyés dans le factuel et la quantité d’informations, ces contenus se trouvaient la plupart du temps relégués au second plan ou n’influaient que peu dans le nécessaire discernement qui sied à la construction d’une opinion éclairée.

Enfin, il y a la troisième phase. Depuis décembre, les contestations populaires contre les mesures de confinement, les ratés dans le processus de vaccination, l’efficacité relative de certains vaccins, les dommages collatéraux des mesures prises par les autorités ont permis à d’autres voix de se faire entendre. Ceux qui s’étaient tus, volontairement ou pas depuis des mois retrouvent une certaine audience. Des parlementaires reprennent également leurs fonctions et leur rôle démocratique. Des appels à revenir à une situation normale se multiplient. Avec toujours cette question lancinante : est-ce qu’on n’en a pas fait un peu trop ? La vidéo du Prof Van Ranst de janvier 2019 sur la stratégie à appliquer en cas de pandémie n’aurait-elle pas pu alerter des journalistes plus tôt, y compris sur le rôle qui leur était dévolu ?

Une autocritique sereine

Le métier de journaliste est un métier exigeant, nourri par la passion. Il demande des talents, une envie de savoir, de découvrir l’envers du décor, d’exercer ses capacités d’analyse, de prendre du recul en permanence et de ne pas croire sur base d’une simple déclaration. Il est un des fondements de notre démocratie. Cela suppose d’être aussi capable d’autoanalyse et d’autocritique. Il ne serait pas utile et sain qu’un documentaire, même avec ses défauts, soit entièrement mis au rebus et dédouane la profession d’un examen du travail réalisé depuis un an maintenant. 

Dans notre société de l’information en continu et de l’effervescence des réseaux sociaux, les journalistes doivent réaffirmer leur rôle de garants d’une information juste, vérifiée et vérifiable, d’intérêt public, libre et indépendante, astreinte au respect de la vérité, solide par ses preuves matérielles et sa démarche objective. 

Le Parlement a créé une commission d’enquête sur la manière dont les autorités ont géré l’épidémie. Il serait intéressant que les journalistes puissent examiner sereinement la manière dont ils ont travaillé et rendu compte à la population. 

Albert Londres écrivait à propos du métier de journaliste « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Cette recommandation vaut sans doute aussi pour un exercice d’autocritique.