Recension du livre de Bruno Dayez: "Lettre à une jeune pénaliste" chez Samsa Édition.

Il y a toujours un interstice, jamais d’impasse, rien de totalement déterminé. Tel est le point de départ et la conclusion d’un redoutable petit ouvrage, une lettre, adressée par le pénaliste Bruno Dayez, avocat au long cours, à une de ses jeunes consœurs qui entre dans le "sacerdoce".

Le tableau qu’il y dresse du métier d’avocat est sombre et inquiet. Les sentiers qu’il promet à la jeune pénaliste sont semés d’écueils, bien trop escarpés pour prétendre rejoindre, un jour, l’horizon de la justice. Et pourtant. C’est au nom de ce que sont les Hommes que ce métier existe, insiste Bruno Dayez, c’est notre humanité qui requiert l’avocat pénaliste, celui qui défend jusqu’au parfait salaud. Car si ce n’est dans nos esprits, justement, le parfait salaud n’existe pas. Et cela, aussi atroces et inqualifiables soient les crimes qu’il aurait commis. Jamais un homme ne sera réductible à ses actes, souligne l’avocat, ni même à la somme de ses actes. "Et c’est dans cet interstice que tu es censé t’engouffrer malgré son étroitesse. C’est ce hiatus entre ce que nous sommes et ce que nous faisons, entre notre conscience et notre volonté, qui devrait te permettre en toutes circonstances d’être aux côtés de n’importe quel criminel en ce qu’aucune de ses actions ne pourra jamais le dépouiller de son humanité."

"Nous sommes des accessoires"

"Naturellement, attends-toi dans ce cas à n’éveiller aucune compassion. Tu éprouveras dans ces contextes ‘la solitude du plaideur de fond’, car l’opinion publique ne l’entendra pas de cette oreille." Naturellement encore, poursuit Bruno Dayez, tu œuvreras "régulièrement dans l’inutile. Car les défaites sur le terrain sont innombrables. [Et] autant le dire tout net, nous en sommes souvent réduits à jouer les utilités, comme on dit au théâtre. Autrement dit, à faire contre notre gré de la simple figuration. Plutôt que des auxiliaires de justice, tu devras constater que, plus souvent qu’à notre tour, nous n’en sommes, hélas, que les accessoires, des pièces rapportées dans un attelage qui pourrait aussi bien poursuivre sa route sans nous."

Mais comment pareil état des choses est-il possible ? C’est ce qu’expose Bruno Dayez, évoquant la mécanique de la justice pénale pour laquelle "la plupart des procès correctionnels ou criminels sont joués d’avance".

"La faute n’en incombe à personne en particulier. Ce sont les caractéristiques du système pénal qui entraînent automatiquement cette conséquence. En effet, en vertu de la place qu’ils occupent dans la chaîne (dont ils sont les derniers maillons), les cours et tribunaux sont mis en place pour condamner. C’est la raison même de leur existence et ils n’y sont pour rien. Certes, la théorie veut qu’ils possèdent en propre le pouvoir de décider, donc en ce compris d’acquitter, mais cela relève pour beaucoup d’une image d’Épinal. Comme déjà mentionné, les juges se voient attribuer la mission de juger des dossiers entièrement constitués par les autorités de poursuite (police et parquet) et que le procureur du Roi a sélectionnés pour y obtenir gain de cause. Et quand, d’aventure, le dossier a été mis à l’instruction, d’autres juges se sont déjà prononcés sur l’existence de charges suffisantes. En sorte que, dans la très grande majorité des dossiers, les jeux sont déjà faits, l’acquittement signifiant que le juge du fond se désolidarise de tous les intervenants qui l’ont précédé dans la chaîne."

La génération qui vient

Dont acte. Est-ce pour autant qu’il s’agirait de se "dérober" ? Non, car la justice (et non le droit "qui n’en est qu’une pâle approximation") mérite ta "révérence", insiste Bruno Dayez. "Utilise donc ton droit de parole jusqu’à l’usure […]. Sème sans jamais être soucieuse de ce que tu récolteras […]. Pars du principe qu’il restera toujours quelque chose de l’expression d’une vérité." "Car tu ne plaides jamais que pour le principe, parce que tu es fondamentalement opposée à ce système de justice qui fonctionne à la chaîne et dépersonnalise les gens. Parce que tu es intérieurement en révolte contre ce système dont le seul effet concret est d’envoyer massivement à la casse les condamnés dans des mouroirs géants où on les voue à la désespérance. Oui, tu plaides la plupart du temps dans le désert, mais pas toujours, et le vent porte loin."

Il y a toujours un interstice, jamais d’impasse, conclut Bruno Dayez dans ce petit ouvrage percutant. Mieux encore : une jeune génération se lève, plus nombreuse "que je ne l’avais envisagé", pour défendre une justice pour laquelle "l’humain occuperait toujours la première place, coupable comme victime, où l’ambition de réparer, de restaurer, de réhabiliter prendrait le pas sur celle de punir, comme si la punition pouvait être à elle-même sa propre fin."