Un témoignage d'Éléonore (1)

J’ai été harcelée durant de longues années et, malgré mes cicatrices, je veux en faire quelque chose de bien : protéger ceux qui sont harcelés ou risquent de l’être et, qui sait, sensibiliser les harceleurs.

À vous tous... À vous tous qui avez contribué à ce que je me retrouve là où je suis aujourd’hui, à vous tous qui m’avez fait vivre l’enfer à un moment donné, à vous tous qui m’avez fait accumuler plus de larmes que je ne pourrai jamais les compter.

À vous, les lutins, qui ne m’avez jamais acceptée. Vous restiez entre vous, entre amies d’école, sans m’inclure. Aucune de vous ne me demandait de dormir près d’elle, aucune de vous ne se réjouissait de m’avoir dans sa sizaine, aucune de vous ne s’intéressait à ce que je pouvais dire.

À vous, qui m’avez reproché de vous coller au camp. À ces chefs qui ont laissé des histoires de non-intégration se régler entre enfants, assises autour d’une table, à même pas 12 ans. À toute la douleur que j’ai pu ressentir en ne voyant jamais mon enveloppe se remplir de mots, et en lisant ces lignes m’accusant de faire des chichis pour manger afin de me faire remarquer, et de pousser dans la file. Je ne poussais pas, j’étais seule et je me servais juste. Et si je ne mangeais pas, c’est que mon appétit était coupé par tout ce que je pouvais vivre. À la sieste, vous ne parliez jamais avec moi. Vos parties de rigolade, je les regardais mais n’en faisais jamais partie. Trop polies pour me rejeter ouvertement, mais pas assez à l’aise pour m’inclure, vous m’avez fait vivre l’enfer.

À vous, les guides, pour avoir continué dans cette voie, en pire. Pour m’avoir demandé de m’éloigner lorsque vous parliez, pour m’avoir accusée de ne pas vous avoir remerciées d’avoir attaché mon hamac lorsque j’arrivai plus tard à un camp, pour m’avoir fait porter toutes les affaires en explo, pour m’avoir fait pleurer intérieurement pendant 15 jours. Et pour toutes ces réunions où je ne disais rien, pour toutes ces fois où vous vous serriez dans les bras et vous embrassiez avec moi en simple spectatrice, pour toutes ces fois encore où des chefs n’ont pas reconnu être dépassées et ont laissé des choses se régler entre ados. Encore une fois, pas besoin de moqueries pour faire mal, l’ignorance engendre souvent les pires des souffrances.

À ces collégiens qui m’ont regardée me faire maltraiter, et surtout à ceux qui m’ont maltraitée. À toi, qui en 1re toquait contre la vitre de la cour de récré pour que je me retourne et que tu me fasses des grimaces. À toi, qui te moquais de moi et me harcelais encore plus quand j’osais aller en parler.

À vous, pour m’avoir fait vivre le pire en 3e et 4e. Pour ces crayons cassés, cette eau jetée dans les cheveux, ce “Tu pues de la chatte jusqu’au fond de la classe”, ces “Elle va faire un caca nerveux si je lui rends pas son cours”, ces “Tu pues”. À ces coups de pied dans la chaise pendant les interros, à ces devoirs et cours empruntés à tout-va, à cette peur que j’avais de venir à l’école, de lever le doigt en classe, de parler.

À toi, particulièrement, pour toutes ces fois où j’ai été pétrifiée par tes paroles. À ces travaux de groupe que j’ai redoutés ou faits seule. À ces places en classe dont j’avais peur. À tout ça, et encore à bien d’autres choses dont je ne me rappelle pas.

À toi aussi, pour l’emprise que tu as eue sur moi pendant toutes ces années. Pour toutes “les gueules” que tu m’as faites, pour tous les chantages que j’ai subis, pour tous les “Intellote” que j’ai encaissés.

À vous tous, vous m’avez cassée en mille morceaux, déjà avant mes 18 ans. Vous ne m’avez accueillie dans aucun groupe, vous vous êtes arrêtés à l’apparence, vous n’avez pas cherché plus loin.

Par la peur que vous avez instillée en moi, vous m’avez fait perdre confiance en chaque personne extérieure que je pouvais croiser.

Par ce que vous m’avez fait vivre, vous avez planté en moi l’idée que jamais je ne serais acceptée, par personne, aucun individu ni aucun groupe. Et votre travail a bien entaché les années qui ont suivi. Arrivée à l’unif, j’en étais à demander à mes nouvelles connaissances “Ça va, je suis pas trop collante ?” J’en venais à me culpabiliser de connaître d’autres personnes, de commencer à être intégrée dans de nouveaux groupes. Je n’ai jamais pensé y avoir ma place, je me suis toujours culpabilisée en me disant que je prenais celle de quelqu’un d’autre, et je n’ai finalement jamais pris ma place nulle part, dans aucun groupe. Vous êtes contents ? Vous réalisez à quel point vous m’avez enfoncée ?

À tous ceux aussi qui se sont moqués de moi depuis que je suis petite, à ces stages, à ces plaines de jeux, à tous ces moments que j’attendais autant que je redoutais, et à tous ceux qui ont contribué à m’en laisser un souvenir amer. Je me suis toujours sentie menacée, agressée, violentée, violée. Je n’ai plus confiance en personne, je n’ai plus confiance en la vie, je veux juste mourir. Vous m’avez fait connaître l’enfer, et malheureusement pour moi, l’enfer que vous m’avez fait connaître est bien plus grand que les maigres moments de joie que j’ai pu vivre. La vie ne vaut pas la peine d’être vécue, ma vie est gâchée par tout ce que j’ai enduré, mon cœur et mon esprit sont entachés à jamais de cicatrices ineffaçables. Je vous déteste, tout autant que je déteste la vie.

On dit qu’on pardonne mais qu’on n’oublie pas. Non seulement je ne saurai jamais oublier, mais comment pourrais-je vous pardonner de la douleur immense que je ressens aujourd’hui ? Vos couteaux sont plantés dans ma chair, vos mots transpercent mon cœur, et je n’ai plus aucun espoir que ça puisse un jour cicatriser.

À vous tous qui m’avez maltraitée, je veux mourir, et vous en êtes les seuls responsables. Mais je ne vous donnerai pas cette satisfaction, vous ne gâcherez pas mon avenir. Et je ferai en sorte que plus aucun enfant, plus aucun jeune, plus personne n’ait à subir ce que j’ai subi.


(1) Pour des raisons personnelles, l’auteure, connue de la rédaction, témoigne ici anonymement.