Une opinion de Pierre-Edouard Guillaume, étudiant en master 2 Ingénierie civile KULeuven.

Il y a quelques semaines, Etienne Klein, ingénieur Centralien et philosophe des sciences sortait une vidéo où il dénonçait un problème de notre société : "Les ingénieurs, franchement, on ne les entend jamais". En effet, bien qu’ils soient à la source des technologies et des inventions qui façonnent notre société, ces derniers ne sont que très rarement présents au cœur des débats publics. Et pourtant, la société aurait beaucoup à gagner en leur faisant confiance pour éviter le phénomène d’ultracrepidarianisme.

L’ultracrepidarianisme, cette ferveur que nous avons tous de vouloir donner notre opinion sur un sujet que nous ne connaissons pas. Il peut donc être à la source d’un certain nombre de préjugés et d’idées reçues sur des sujets de discussion majeurs aussi bien scientifiques que politiques. Un des sujets les plus emblématiques demeure celui relatif au nucléaire qui a beaucoup fait couler d’encre ces dernières semaines en Belgique.

La sortie du nucléaire : quel impact ?

Aujourd’hui, en Belgique, la production d’électricité repose à moitié sur le nucléaire avec sept réacteurs REP (réacteurs à eaux pressurisées), répartis sur seulement deux centrales nucléaires : Tihange en Wallonie et Doel en Flandre.

Le gouvernement a décidé de remplacer les centrales nucléaires par des nouvelles centrales à gaz (et non pas par des sources renouvelables) d’ici 2025 en plus de celles déjà existantes. Il a néanmoins prévu une issue de secours afin de prolonger le nucléaire en cas de risque sur la sécurité d’approvisionnement ou d’augmentation du prix de l’électricité. Il était donc encore question de prolonger les 2 réacteurs les plus récents (Doel 4 et Tihange 3) mais le gouvernement belge ne se décidant pas assez vite, Engie a pris la décision d’arrêter d’investir dans le nucléaire pour éviter de perdre des millions.

Le système politique belge étant ce qu’il est, il y a de fortes chances que les centrales à gaz n’apparaissent pas à l’horizon 2025. C’est un énorme pari de terminer la construction des centrales à gaz dans les délais prévus. Tout ceci mènera probablement à des black-out et une dépendance encore plus forte aux puissances étrangères.

Nous pouvons nous demander ce qui a bien pu amener le gouvernement à prendre une telle décision, malgré les réticences des experts en la matière, ainsi que de la société d’approvisionnement Engie. Passons en revue les grands thèmes liés à ce sujet.

La faible empreinte Carbone du nucléaire

Tout d’abord, il convient de s’intéresser à l’empreinte carbone des différentes sources de production d’énergie. Rappelons-le, nous avons une mission première à garder en tête, la réduction urgente de nos émissions de CO2 ! Ainsi, la contenance en carbone des combustibles les plus répandus est la suivante : pour une même quantité d’énergie produite d’un kilowattheure (kWh), le charbon émet 820 grammes de CO2 ; le gaz naturel en émet 490 g, le solaire en émet 48 g et l’hydroélectricité en émet 24 g. Le nucléaire quant à lui n’en émet que 12 g, autant que l’éolien. Cela démontre l’intérêt majeur du nucléaire pour nous aider à atteindre nos objectifs climatiques. Tous les chiffres proviennent du GIEC. De plus , la construction et la destruction des édifices sont comptabilisés dans le rejet du carbone.

La gestion des déchets

Sur l’ensemble des déchets issus de la production nucléaire : 5% seulement s’avèrent hautement radioactifs. Ces derniers représentent 97,5% de la radioactivité totale des déchets nucléaires belges. Les 4 500 m3 (une piscine olympique et demie ) depuis le début de déchets à haute activité proviennent essentiellement de la production d’électricité. Afin d’avoir une idée plus précise sur la production de déchet nucléaire par habitant, une personne qui atteindrait l’âge de cent ans produit trois canettes de déchets de haute activité au cours de sa vie.

Les déchets hautement radioactifs ne sont dangereux que par les radiations qu'ils émettent. Ils ne sont pas explosifs. Les isoler derrière une paroi suffisamment épaisse suffit à protéger complétement l'entourage.

On ne le sait pas assez mais la combustion du charbon rejette dans l’environnement pratiquement autant de réactivité que le combustible nucléaire utilisé en mode d’exploitation normale pour une production comparable d’électricité. L’extraction et l’emploi du gaz naturel libèrent aussi de la radioactivité dans l’atmosphère sous forme de radon.

Dans le cas du stockage géologique, les déchets sont placés dans une couche stable profonde et souterraine, derrière toute une série de barrières artificielles et naturelles. Cet ensemble de barrières assure la sécurité à long terme : elles isolent et confinent les déchets, et retardent ou ralentissent et diffusent le rejet de la radioactivité

Faut-il avoir peur du nucléaire ?

Il est important de se rappeler que le retrait total du nucléaire passe par une exploitation plus intense de l’énergie fossile. En plus de grandement favoriser le réchauffement climatique, les gaz à effet de serre rejetés par les énergies fossiles sont responsables de la mort de presque 3 millions de personnes par an dans le monde. La pollution de l’air est donc bien plus meurtrière que les nuages radioactifs libérés lors de potentiels accidents nucléaires.

Il est difficile de rendre le nucléaire plus sûr. En effet, la revue scientifique anglaise Lancet nous rapporte que le nucléaire est la source d’énergie la moins dangereuse. Pour 1 térawattheure produit, la pollution engendrée par l’exploitation du charbon provoque la mort de 28 personnes principalement dû à des maladies pulmonaires. Ce chiffre est de 17 morts pour le pétrole, 3 morts pour le gaz naturel et quasiment 0, 0.04 pour le nucléaire en incluant les morts de Tsjernobyl (entre 9000 et 20.000 morts), et Fukushima (1 mort). Les chiffres viennent de l’UNSCEAR (agence de l’ONU). En comparaison, des incidents comme des ruptures de barrage dans le monde ont fait beaucoup plus de morts (la plus meurtrière est de 85 600 morts).

On entend également souvent parler de la catastrophe de Fukushima au Japon, en 2011. À l’origine, l’accident n’a rien de nucléaire. Le tsunami et la déferlante qui l’accompagne ont détruit les circuits de refroidissement et par voie de conséquence entraîné la surchauffe de trois réacteurs Il y a eu des grosses fuites mais les cœurs n’ont pas été ouverts. Les autorités de TEPCO indiqueront que le mur de protection était conçu pour résister à des tsunamis déclenchant des vagues hautes de 5.7 mètres, celle de 2012 était de 15 mètres et se produit une fois tous les 5000 ans.

Les risques politiques et environnementaux 

Abandonner le nucléaire en Belgique n’est qu’une promesse politique. C’est une idée tout à fait irréaliste dans les 30-50 ans à venir et entraine d’ailleurs les reports consécutifs de son application. Le gouvernement propose en contrepartie de passer à la combustion du gaz en omettant plusieurs détails, elle produira des quantités non négligeables de CO2 et elle augmentera le prix de la facture d’électricité pour le consommateur. On se retrouvera dépendant des puissances étrangères et on a bien compris durant la pandémie du Covid 19,qu’au moindre problème chaque pays défend son propre intérêt, ce qui signifie qu’on peut se retrouver sans électricité à n’importe quel moment. L’uranium peut quant à lui venir d’une multitude de pays et la création d’un stock conséquent est très facilement réalisable.

Les centrales au gaz produisent 40 fois plus d’émissions que le nucléaire. Transformer nos centrales nucléaires en centrales à gaz d'ici 2030 hisserait la Belgique à la deuxième place du pays le plus polluant d'Europe, juste derrière la Pologne. La Belgique serait alors - et c'est désastreusement affligeant - le seul pays Européen à avoir augmenté ses émissions de CO2 (on parle d'une augmentation de 47% en dix ans). Il est facile de critiquer Donald Trump et sa vision du climat, mais la Belgique ne vaudra guère mieux en voyant la direction qu'elle prend.

Je remercie Lancelot de Halleux, Aymeric de Vinck, Guilhem de Galembert, Jean-Louis Dembour, Théo Carrel et Lucie Dubois pour leur aide bien précieuse dans la réalisation de cet article.