Une opinion de Bruno Dayez, avocat de Marc Dutroux.

Depuis plus de trente-sept ans, je rends visite à "mes" détenus. Et depuis tout ce temps, je n’ai jamais pu pénétrer en prison sans être immédiatement saisi par un sentiment de profonde absurdité. Or, loin que ce sentiment se soit atténué, il n’a cessé au contraire de croître au cours des ans. C’est ce sentiment dont j’aimerais rendre compte dans ces quelques lignes. Absurdité d’un monde en dehors du monde, totalement clos, aussi étrange qu’étranger. Abritant des humains sans liberté que l’on pourrait aussi bien qualifier de morts-vivants. Tant la liberté est ce qui fait de nous des êtres authentiquement humains. Tant elle est, plus que notre principal attribut, notre être même, comme les ailes d’un oiseau ne sont pas simplement sa caractéristique première, mais le font exister en tant qu’oiseau.

Notre confinement était supportable

Le confinement auquel nous nous avons été contraints (pendant, remarquons-le, un laps de temps très limité en tout état de cause) nous met sur la piste de ce que peut signifier une privation de liberté pour une période plus conséquente, voire infiniment longue ou, dans le pire des cas, perpétuelle. Évoluer dans un espace restreint en ne pouvant en sortir n’a entraîné pour nous que des désagréments passagers : nous n’entretenions plus de contacts sociaux qu’à travers divers outils de communication, mais nous n’en étions pas purement et simplement privés. Nos liens familiaux souffraient de restrictions partielles, et ceux qui vivent en couple ont joui de l’affection de leur moitié, et ce, même de façon plus assidue que d’ordinaire. Nos liens avec la nature se sont, certes, distendus, mais n’ont pas rompu. Nous pouvions toujours profiter de l’air libre et de l’environnement sensible, fût-ce dans une moindre mesure. Cette solitude et ce silence relatifs et inhabituels ont pu constituer - pour partie - un bienfait, propices à la contemplation ou à la réflexion pour tous ceux qui ne sont pas allergiques à l’une et à l’autre. Bref, en un mot comme en cent, ce confinement nous a mis à l’épreuve, mais il était supportable grâce à ses nombreux tempéraments et, surtout, en vertu de son caractère momentané. La trop grande promiscuité des uns ou le trop grand esseulement des autres : tout cela est acceptable par ailleurs en raison de l’intérêt commun. Cette fin aisément justifiable nous incline à consentir un sacrifice dont nous percevons aussitôt l’utilité.

Tout au contraire, le régime carcéral ne connaît pas semblables atténuations dont les individus condamnés par la justice pourraient s’accommoder. Par ailleurs, la fin assignée à leur emprisonnement, qui s’assimile à un châtiment, ne laisse pas de poser questions, moult questions.

Un enfer

Nous pouvons mieux appréhender depuis quelques jours, par le biais de l’expérience, que la moindre restriction à notre liberté, fût-ce pour la bonne cause, est difficile à vivre au quotidien. Représentons-nous dès lors ce que représente une suppression quasi totale de cette liberté. En vérité, c’est un enfer, et seule notre cécité intellectuelle nous empêche de l’apercevoir. Être détenu équivaut à n’avoir plus aucune autre liberté qu’intérieure, ce qui exige une force d’âme absolument hors du commun. Car l’incarcération est proprement aliénante : elle signifie en clair une privation presque complète de liens affectifs et sociaux, mais aussi de travail, de nature, de culture, de silence, d’air, de lumière, etc. On pourrait multiplier cette liste à l’infini : l’emprisonnement tel qu’il est vécu aujourd’hui même dans notre pays par des milliers de nos semblables est déshumanisant et, pour ce simple fait, devrait être aboli sous sa forme actuelle. Traiter des personnes sans le respect dû à leur humanité foncière au prétexte de ce qu’elles ont commis, comme si leur crime était susceptible de les dépouiller de cette humanité, est en tant que tel un crime d’État, perpétré avec notre assentiment tacite.

Notre vision de la sanction pénale

Si nous avalisons le fait que notre système carcéral réduit ceux qu’il réprime à des objets de série, que l’on peut dès lors traiter comme tels, c’est parce que nous restons indéfectiblement attachés à une vision antédiluvienne de la sanction pénale conçue comme un châtiment (que les juristes définissent pudiquement comme un "traitement afflictif et infamant"). Dans l’opinion générale, la sanction pénale doit être une peine au sens premier du mot, autrement dit une souffrance. Cet aspect proprement sadique (consistant à faire souffrir délibérément) est donc pleinement assumé, mais n’en pose pas moins de graves questions.

Outre qu’on a peu de bénéfice à attendre, du point de vue de la sécurité publique, à traiter les condamnés de façon cruelle (ce qui est bien le cas actuellement), un tel système de justice est totalement incompatible avec une conception humaniste de la répression qui devrait être le propre de notre époque. Les acquis des sciences sociales devraient nous avoir déjà convaincus que la justice, pas plus qu’aucune autre institution, ne peut se perpétuer depuis deux siècles sans opérer une mue radicale.

Privés de toutes leurs libertés

Les détenus sont des personnes, c’est-à-dire des êtres libres. Cette affirmation a priori paradoxale devrait être au contraire à la base de toute politique pénitentiaire au XXIe siècle. Il est illusoire de poursuivre un quelconque objectif à l’égard d’un condamné, qu’il s’agisse prétendument de l’amender, de le dissuader, de le resocialiser ou que sais-je encore, sans faire fond sur sa liberté, car celle-ci lui est tout simplement consubstantielle. Le priver de sa liberté doit donc s’entendre dans le sens le plus restreint : si sa liberté de mouvement peut être empêchée en guise de sanction comme pour l’empêcher de nuire (dans les cas graves), il n’y a aucune raison acceptable pour que ce confinement doive s’accompagner de toutes les restrictions que j’ai énumérées. Même dans une optique purement punitive à laquelle on n’adhère pas forcément, le fait de perdre sa liberté d’aller et venir peut être considéré comme une sanction juste et, dès lors, suffisante. Il n’y a donc pas lieu d’y ajouter ce qu’un auteur a nommé opportunément "la part obscure du châtiment", à savoir la cohorte des contraintes, privations et souffrances qui caractérisent un régime pénitentiaire préhistorique : le nôtre.

Les intertitres sont de la rédaction.

Titre de la rédaction. Titre original : "Tout détenu est un être libre"