Un texte de Philippe Casse, ingénieur commercial, historien de l’automobile, casse64@gmail.com.

L’article de La Libre du 24 mars 2021 (p.20) évoquant l’éventualité de devoir bientôt acheter une voiture neuve via Internet, comme n’importe quel objet — un livre, un parfum ou une croisière — interpelle.

Quoiqu’en pensent les détracteurs de principe de la voiture, (à laquelle il faut associer naturellement les véhicules de secours, de loisirs, d’urgence, de police, de santé, de tourisme, de constructions, et les transports en commun) elle est encore indispensable à la mobilité de millions de gens. Ce constat implique une question banale au point d’être presque ridicule : quel blessé souhaiterait être emmené aux urgences dans une ambulance à la tenue de route incertaine ? Quel sinistré accepterait d’attendre des pompiers en panne, quelle victime agressée patienterait calmement l’arrivée des policiers freinés par un joint de culasse défaillant ? Ces véhicules pourraient-ils être un jour choisis sur internet ? Allons donc !

Un marcheur sans... bonnes chaussures ?

La marche est le déplacement le plus simple, le plus sain, et la pourvoyeuse de bonheur ; les sentiers de randonnées et trekkings sont plus populaires que jamais. Mais quel marcheur chevronné se contentera d’un coup d’œil sur l’écran pour choisir sans l’essayer son mode de déplacement soit... une chaussure adéquate ? N’oublions-pas qu’un acheteur d’une voiture neuve sur deux est un particulier qui la paiera de ses deniers et qui a donc un bel intérêt à en faire le meilleur choix possible. Choix rationnel mais aussi affectif. Quel adulte, quel senior a-t-il oublié le jour ou son papa est revenu à la maison avec la nouvelle voiture familiale ? Ses chromes, sa bonne odeur... Comme la maison, nos voyages d’enfance ou nos anciennes écoles, elle s’incrustera dans notre imaginaire. Le retour en grâce du motorhome symbolisant la tortue voyageant avec son domicile sur le dos ne surprend guère, conciliant l’hébergement facile avec la félicité d’une aventure mobile à portée de main.

Seconde plus grande dépense d'un ménage

Plus prosaïquement, le citoyen lambda achète ce qui est souvent la seconde plus grande dépense de son ménage après l’achat de son logement. Il passera en moyenne 3.500 heures à son volant durant les sept ans qui suivront. Il est donc impératif que son choix le satisfasse pleinement en tous points et, qu’au delà de la sécurité et de la fiabilité, son confort et son adéquation avec lui fasse en sorte qu’il se sente satisfait et efficace à son volant.

Nous passons un tiers de notre vie au lit. Qui donc achèterait un matelas sans s’y étendre d’abord ne serait-ce qu’une minute ? Eh bien la satisfaction d’une bonne conduite en voiture se nomme le "toucher de route", un terme qui recouvre toutes les sensations que transmet la voiture à son conducteur via ses mains et de son auguste postérieur qui sont les seuls véritables "contacts" entre lui et elle, comme un pilote et ses contacts physiques et visuels dans un cockpit, que ce soit en avion ou même en autocar. Aucune compagnie n’a jamais acheté un avion sur Internet. Il signerait aussitôt sa propre faillite.

L'indispensable "toucher de route"

Même en n’étant pas un journaliste automobile qui teste annuellement des centaines de modèles, la découverte du toucher de route que transmet une voiture dont on envisage l’achat est la garantie d’un bon choix, celui de l’auto avec laquelle on peut se sentir en adéquation. Et il y en a une immense variété! Cet essai avant l’achat peu anodin d’une auto s’impose donc car 3.500 heures au volant représentent quand même deux années "d’équivalent-temps-plein". Et il y a en ce domaine autant de touchers de route différents qu’il y a sans doute de cuisines typiques. Autant choisir celle qu’on aime puisqu’on va se l’imposer pour longtemps !

Et une voiture appréciée par son propriétaire le rendra plus efficace, plus prudent et surtout plus heureux de faire à son volant du bel ouvrage tant il est vrai que la conduite d’une auto s’apparente à un véritable artisanat tout comme un artisan fera du meilleur ouvrage avec les outils qu’il "sent" bien car ils sont le prolongement de ses bras et sa tête.

La voiture est d’abord un outil. Les meilleurs sont souvent les plus agréables à utiliser, surtout ceux du... jardinage qui s’améliorent aussi, mais pas via un écran : en les tenant en main. On peut certes désormais vivre entourés de capteurs, de boutons de commande sans jamais croiser personne sauf sa maman au... tout début et le médecin-légiste tout au bout. Mais qui osera dire que cette vie-là est un progrès ? Vivre c’est explorer ensemble le champ des possibles pour se rendre heureux. Et de partager. Le bancontact et le clic-clic ne pourront jamais remplacer le contact tout court. Et ne plus pouvoir toucher et surtout essayer une voiture avant l’achat fera immanquablement prendre le risque d’un moins bons choix.

>>> Chapô et intertitres sont de la rédaction.