Par Marcel Gérard, Professeur em. à la Louvain School of Management

Le 31 décembre, les deux produits phares de l’Union européenne seront retirés des vitrines londoniennes : la libre circulation des travailleurs et le programme Erasmus, son pendant "étudiants". Dans ce texte, nous nous centrons sur le second, et sur deux questions : ce qui en fait l’originalité et ce qui cause son désamour outre-Manche. Nous terminerons sur le Plan Turing destiné à remplacer Erasmus pour les Britanniques.

Reculons jusqu’en 1972, avant Erasmus. Mon promoteur de mémoire me convainc que la réalisation de ce travail requiert un séjour de trois mois dans une université anglaise. J’acquiesce et rejoins celle-ci en septembre, tenu d’y payer un minerval –j’utilise "minerval" pour traduire "tuition fees" – pour un trimestre.

Si cet événement s’était produit 30 ans plus tard, j’aurais pu séjourner en Angleterre dans le cadre d’un échange Erasmus entre cette université et la mienne. Dans ce cas, je me serais inscrit dans l’université belge et arrangé pour être sélectionné pour cet échange Erasmus. À défaut, l’université anglaise aurait dû me traiter comme un étudiant anglais redevable du minerval chargé aux home fees students, c’est-à-dire aux seuls résidents de l’Union européenne.

Par contre, l’université anglaise qui m’aurait accueilli n’aurait pas pu me soutirer le minerval qu’elle extrait d’un non-résident de l’Union européenne, qualifié de "overseas student" ou simplement d’étudiant étranger. Mais les recteurs vont avoir tendance à augmenter ce minerval. Les universités anglaises ne vendront plus de la formation, mais de la formation prestigieuse, dont le prix - élevé - signale la qualité : un fossé se creuse entre ce que rapporte un étudiant étranger et l’absence de rapport d’un Erasmus.

Deux manières de faire l'Europe

Regardons quelques chiffres. Sur les premiers 25 ans du programme Erasmus, la période 1987-2012, on estime à 2 300 000 le nombre d’étudiants qui, grâce à Erasmus, ont pu séjourner au moins 3 mois dans une institution universitaire d’un pays autre que celui qui leur décerne leur diplôme. Pour l’année 2010-2011, le plus Erasmus des pays européens, l’Espagne, envoie vers ses pairs 2 % de ses étudiants, soit 31 500 personnes ; dans le même temps, elle accueille 30 600 étudiants étrangers. Par contre, le Royaume-Uni n’envoie à l’étranger que 0,5 % de ses étudiants du supérieur, soit 8 600 personnes mais accueille 17 500 étudiants dans le cadre d’Erasmus. Ces chiffres mettent en évidence l’écart entre la pratique anglaise et le comportement du reste de l’Europe. L’université anglaise devient, à sa manière, eurosceptique : au risque d’être caricatural, cette distanciation traduit des positionnements politiques différents.

Sur le continent, Erasmus est d’abord une manière de faire Europe ensemble : dépasser ce que nous avons été - une terre de guerres et de déchirements - pour devenir ce que nous voulons être - des bâtisseurs de paix entre et autour de nous… Tout cela, pour nous, importe plus que le contenu de matières académiques.

C’est ensuite un programme d’échanges. Les étudiants Erasmus demeurent inscrits dans leur école d’origine, et obtiennent dans leur école hôte des crédits qu’ils imputent sur leur parcours d’éducation tertiaire dans les pays d’origine.

Erasmus passe à la trappe

La Grande-Bretagne a tout intérêt à sortir du mécanisme Erasmus : le prestige de son enseignement et de sa recherche le lui permet, la rente liée à la maîtrise de la langue anglaise, version Shakespeare, y contribue, et la mobilisation de la City renforce le tout.

Ce dernier point n’est pas sans pertinence : la Grande-Bretagne pourrait se retirer d’Erasmus et offrir à tout étudiant qui obtient un MA (Master of Arts) ou un MS (Master of Sciences) dans une université anglaise, un stage d’un an à la City. Ce diplômé verrait ses attentes salariales croître au gré de la réputation de son carnet d’adresses. Mais en serait-il plus heureux ? Et son Europe plus soutenable ?

Pour succéder à Erasmus

Selon les autorités britanniques, des milliers d’étudiants pourront étudier et effectuer des stages dans le monde entier grâce à un tout nouveau programme qui va remplacer la participation du Royaume-Uni à Erasmus.

Le programme Turing sera soutenu par plus de 100 millions de livres sterling et touchera environ 35 000 étudiants à partir de septembre 2021. Il ciblera également les étudiants issus de milieux défavorisés et de régions où auparavant peu d’étudiants bénéficiaient d’Erasmus.

Une autre piste à creuser

Entre Erasmus et Turing, la rhétorique européenne a disparu. Mais un autre discours est venu ou revenu, qui fait sens lui aussi. Nous sommes rappelés au sort des personnes défavorisées et des régions qui connaissent le déclin. Mais notre sensibilité va aussi à l’écologie, aux maladies et au climat. Le discours (re)fondateur pourrait s’appuyer sur toutes ces causes.

Une autre piste pourrait aussi être creusée : ouvrir l’accès à Erasmus et Turing aux travailleurs. Dans Erasmus, on recherche, sans l’avouer vraiment, à faire émerger une classe moyenne ou dirigeante européenne faite d’individus formés et mobiles. Est-ce une entreprise soutenable aujourd’hui ? N’y a-t-il pas confusion entre dirigeants et élites ?