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Au début de la semaine dernière, le ministre de la Justice a annoncé qu'un avant-projet de loi relatif à l'adoption d'enfants belges par des couples homosexuels serait rapidement déposé sur la table du gouvernement. Largement relayée par la presse, cette annonce a déjà suscité un certain nombre de réactions. On se tourne alors vers la Ligue des familles, un peu comme si l'on attendait qu'elle se prononce en tant que garante ou dépositaire de ce que serait l'"intégrité de la famille" aujourd'hui.

La Ligue des familles se bat pour que, dans notre société, on garantisse une place à la vie familiale. Dans ce cadre, il faut être conscient que la famille constitue une réalité évolutive. En effet, au cours de ces quarante dernières années, beaucoup de choses ont changé. Même si le combat pour l'égalité entre les hommes et les femmes est loin d'être terminé, la famille patriarcale est progressivement dépassée. Plus qu'une institution, la famille est envisagée aujourd'hui comme un lieu d'épanouissement affectif. Les familles sont moins stables. Les familles monoparentales et les familles recomposées sont de plus en plus nombreuses. À côté de ce phénomène sociologique, les évolutions technologiques en matière de procréation médicalement assistée et de génétique ont également modifié notre rapport au désir d'enfants et à la filiation. La question de l'adoption par des couples homosexuels doit donc être posée dans ce contexte évolutif où différentes questions sont liées.

Interpellée il y a plusieurs années par la Coface (Confédération des organisations familiales de l'Union européenne) à la demande du Parlement européen, la Ligue des familles exprimait de vives réticences vis-à-vis de l'adoption par des couples homosexuels. Reprendre ce débat aujourd'hui demande que l'on prenne en compte les évolutions que nous venons d'évoquer. Au sein de la Ligue, les discussions seront certainement guidées par l'attention qu'elle a toujours portée à la place de l'enfant dans notre société. Il est important de souligner que cette notion a une signification plus collective que celle d'intérêt de l'enfant qui vise plus une appréciation au cas par cas. L'autre enjeu de ce débat pour la Ligue sera assurément d'être attentive à la possibilité d'une vie familiale épanouie.

Beaucoup de gens pensent que les enfants ont besoin de deux parents de sexe différent pour s'épanouir et se développer. Les psychanalystes insistent sur l'aspect symbolique de cette exigence. Dans la réalité, les choses sont loin d'être conformes à celle-ci. Les enfants élevés par des parents seuls sont nombreux et un certain nombre d'enfants sont d'ores et déjà élevés dans des couples homosexuels. Ces situations semblent poser moins de problèmes qu'on ne l'imaginait. Il reste cependant qu'en pratique le respect des orientations sexuelles choisies par les individus est encore loin d'être chose acquise. Par ailleurs, l'adoption est une épreuve difficile pour l'enfant adopté. Ce vécu de l'adoption est d'ailleurs une réalité trop peu connue et explicite au niveau du grand public. Une adoption par un couple homosexuel sera sans doute, dans le contexte actuel, une épreuve encore plus lourde pour l'enfant, notamment, du fait que l'on peut regretter de la marginalité de ses parents. Dans ce contexte, il ne faudrait pas que cette possibilité d'adoption soit conçue avant tout comme un instrument de "normalisation", voire de combat idéologique.

Cette problématique doit être abordée de manière large, à partir des problèmes vécus. Aujourd'hui, la problématique de la parentalité des homosexuels, qui dépasse largement celle de l'adoption, doit nous amener à reconsidérer de manière globale tout à la fois les questions de parentalité et de filiation. Depuis la réforme de 1987, il n'y a pas vraiment eu d'évaluation de l'impact des nouveaux modes d'établissement de la filiation dans un contexte social et technique en constante évolution. Pluralité des situations familiales, développement des techniques et mise en place du contrat de cohabitation légale sont autant de réalités liées qui appellent une large réflexion sur la parentalité et la filiation.

© La Libre Belgique 2000