Une opinion de Joseph Junker, ingénieur civil et internaute de LaLibre.be

Le moins qu'on puisse dire, c'est que la publicité douteuse de Bicky Burger n’en finit pas de faire parler d’elle, ni de susciter des réactions indignées.

Ainsi, vous n’avez pu manquer ce tweet fracassant de Paul Magnette : "Et bien moi, je ne mangerai plus jamais de Bicky Burger". Une résolution qui prête plutôt à sourire et qui n’a pas dû lui coûter grand-chose tant on peine à imaginer le sémillant socialiste écumer les friteries du boulevard de l’Empereur.

Vous avez pu également mesurer le courage d’une série de personnalités politiques et médiatiques, dénonçant "une campagne publicitaire nauséabonde et totalement irresponsable" ou "une publicité sexiste racoleuse" voire leur promettant "de leur f… un pain dans la gueule".

A moins que votre attention n’ait été attirée par ces nombreuses plaintes introduites auprès du redouté Jury d'Ethique Publicitaire contre une image qui "banalise les violences conjugales" ?

Il est vrai qu’on ne peut dire que Bicky ait brillé par ses talents d’esthète ni par son humour et encore moins par sa délicatesse : outre un mauvais goût particulièrement prononcé, il n’était pas très compliqué d’anticiper la réaction à cette blague déplacée voire blessante. Néanmoins, j’avoue que tout ce ramdam m’a laissé songeur. Et dans mon songe, je me suis pris à rêver d’un autre monde…

Un monde où des quotidiens et mensuels réputés prendraient "un pain dans la gueule" à chaque fois qu’ils publient une dithyrambe d’Orelsan. Cet auteur réputé pour ses textes de chansons qui exhalent le respect de la femme… surtout de son postérieur.

A moins que ce ne soit un monde où il nous soulèverait le cœur de voir paraître aux quatre coins du web contre espèces trébuchantes de Google ads cette affiche d’une célèbre marque de parfum française que vous avez peut-être vue. Une femme aux épaules dénudées et au regard apeuré, devant un mur blanc carrelé comme prise au piège au fond d’un couloir de métro parisien, qui semble implorer votre pitié au centre d’une affiche barrée des mots "L’interdit". Ne parlons même pas du fait si commun qu'il en cesserait presque d'être vulgaire d'utiliser l’image de demoiselles en petite tenue pour vous inciter à dévorer le dernier yaourt minceur ou vous convaincre de changer de voiture.

A moins qu’il ne s’agisse d’un monde où Paul Magnette s’inquiéterait davantage de l’image de la femme véhiculée auprès de nos jeunes par la pornographie ?

Bien-sûr, ceci n’excuse pas Bicky. Mais je ne peux m’empêcher d’observer que, comme souvent, l’amplitude de l’indignation ne varie pas seulement en fonction du profil de la victime (dans ce cas-ci un sujet on ne peut plus à l’ordre du jour), mais aussi de celui du "coupable". Et reconnaissons-le : Bicky est un coupable de toute beauté, on n’aurait pu en rêver de mieux ! Une marque commerciale de fast-food (erk!). De la viande ! Bref, un truc gras et sucré, qui émet à peu près autant de gaz carbonique qu’un SUV au 100 km.

Mieux encore : ce n’est pas un hamburger haut-de-gamme d’une marque sans vague. Non. C’est le hamburger de la chaîne de la friterie du coin. Celle où vous et moi n'avons plus mis les pieds depuis (au moins) votre enterrement de vie de garçon. Cette chose que ni vous ni moi n'avouons consommer habituellement. Ce hamburger de la classe moyenne inférieure, ou dit plus crûment : ce truc de beauf. Le confort moral est parfait. Aucun risque que vous, moi ou Paul Magnette nous reconnaissions dans le consommateur de Bicky, nous si équilibrés, si moraux et écolos… et ce qui est bien pratique : aucun risque pour tous ces grands indignés de perdre un annonceur !

Plus pratique encore : les consommateurs de Bicky (les beaufs) ne nous ressemblant pas, il devient très facile de les prendre pour des brutes imbéciles pour les besoins de la cause. A en croire les réactions qui ont coloré la semaine écoulée, les gens qui mangent des bicky burgers n'achètent pas de journaux d'informations et ignorent tout de #metoo. Ils sont dépourvus de la moindre subtilité, ignares de l'imagerie "pop-art" et de la grinçante culture "meme" du web. Bref, totalement imperméables au second degré, ils ne manqueront pas de voir dans cette publicité idiote une invitation à battre leur femme, la violer... voire même une "apologie féminicide"…

Il en va par contre tout autrement quand il s’agit de vous et moi, qui ne sommes point des beaufs, puisque nous achetons du parfum Givenchy pour notre épouse et ne consommons pas de Bicky. Ainsi nous estimons volontiers que, contrairement au beauf, nous sommes capables de faire la part des choses. Quand nous voyons cette subtile supplique de la jeune dame de "L'interdit" de ne pas lui faire l'amour contre le mur du métro par exemple, nous pensons comprendre cette "fine et ambigüe exaltation de l’esprit de transgression post moderniste", et nous savons la mettre à sa juste place.

Contrairement au beauf, vous et moi sommes capables de comprendre que dans l'invitation d'Orelsan à "déchirer l'abdomen" et "péter le rectum" de "sa sale pute" il ne faut point voir une lucrative provoc’, mais une délicieuse bravade artistique à ne pas prendre au premier degré, dont l'intention n'est guidée que par la pureté de la musique et le désir choquer le bourgeois. (Parce que le bourgeois bien entendu, ce n’est pas nous bien-sûr, ce sont ces "ringards qui n’ont rien compris au rap")

Vous et moi ne nous prendrions pas à faire la morale à nos enfants sur le porno. Tout au plus se bornera-t-on à y réclamer les choses vraiment importantes : la parité de genre et de races et que la victime, pardon l'actrice soit consentante et utilise un préservatif. Le respect de la femme c’est bien, mais vous comprenez bien qu’il faut aussi vivre avec son temps les amis, nous ne sommes pas pudibonds et il faut bien que jeunesse se fasse…

Bref, il me semble qu’il nous était la semaine dernière plutôt facile d’acquérir nos galons de féministes : grâce à Bicky Burger, c’était gratuit et ne nous a coûté aucune salutaire petite remise en question. Alors pourquoi nous gênerions-nous ?

Bon, ce n’est pas tout ça, mais toute cette histoire m’a donné grand faim. Peut-être suis-je un beauf qui s’ignore après tout ?