Une opinion de Camille Wernaers, journaliste.


Loin d’être un fait divers franco-français, l’affaire de la Ligue du LOL (1) est un phénomène de société, qui affecte aussi la Belgique.


Les réseaux sociaux ne sont pas des endroits sécurisés pour les femmes et les minorités. La culture du clash, de la petite phrase drôle, se fait à leur détriment. Sous couvert d’humour, il s’agit de rappeler à l’ordre, celui du dominant sûr de son bon droit. Certains individus pratiquent ouvertement, d’autres likent ou partagent, peu réagissent contre les posts problématiques. Les femmes journalistes, les blogueuses, les féministes, parfois les trois en même temps, sont particulièrement visées. Pourquoi ? Parce qu’elles l’ouvrent, qu’elles parlent et écrivent publiquement. Faudrait-il qu’elles se taisent ?

Attaques personnelles

La question se pose face, par exemple, à certaines piques lancées après la sortie d’un article. Pas des critiques nuancées sur un papier qui pourrait toujours être mieux écrit ou documenté. Non, ce sont des attaques personnelles venant d’hommes qui collaborent à nos médias, qui connaissent nos rédacteurs en chef. Le paysage médiatique est plus petit en Belgique qu’en France, aucune d’entre nous n’a envie de "se cramer". Notre travail en dépend. Cette affaire m’a d’ailleurs rappelé à quel point j’ai peur de poster certaines choses sur Twitter. J’ai déjà vu de nombreuses femmes suspendre leur compte en plein milieu d’une vague de messages agressifs. Pour des femmes journalistes, la présence sur les réseaux sociaux est presque obligatoire : c’est un outil de travail, que l’on aime ça ou pas. Nous avons donc toutes peur d’être la prochaine.

Certaines femmes sont d’ailleurs en état de stress post-traumatique depuis le début des révélations françaises. "Des choses remontent", dit une des victimes, quand une autre m’explique : "Ces attaques ôtent notre confiance en nous. Cela nous bride dans nos possibilités professionnelles, je vois souvent des femmes qui doutent de leur expertise, qui vont plutôt nous diriger vers quelqu’un d’autre au lieu de répondre elles-mêmes." Cela alors que l’Association des journalistes professionnels (AJP) a récemment publié une étude sur la carrière des femmes journalistes. Elle y rapportait que les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes à déclarer avoir déjà été confrontées à des formes de discrimination et/ou d’intimidation dans le cadre de leur métier, et la plupart du temps, en raison de leur genre. "Les femmes journalistes, lorsqu’elles racontent leurs carrières, certains choix, des difficultés dans les interactions, des frustrations face à des réflexions de collègues ou de la hiérarchie, mais aussi des formes de sexisme ou de comportements inappropriés, évoquent le silence dans lequel elles s’enferment. […] Elles craignent ou critiquent le fait alors d’être présentées comme des ‘féministes à poils’ (en référence au fait de ne pas se raser et d’être considérée comme revendicative)."

La loi du silence

Résultat ? Plusieurs d’entre elles m’ont expliqué penser à quitter le métier. "Peut-être que ce n’est pas fait pour moi, finalement", déplore une autre victime.

Pourtant, malgré cette volonté manifeste de les silencier, des femmes continuent d’écrire, de sortir des papiers tous les jours, de publier sur les réseaux sociaux. À ces courageuses, j’ai envie de rappeler cette phrase de Simone de Beauvoir : "Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler."

(1) "La Ligue du LOL" est le nom d’un groupe facebook au sein duquel plusieurs journalistes français en vue se réunissaient afin de harceler et de dénigrer d’autres journalistes, souvent dans une situation précaire, principalement des femmes.