Opinions
Une opinion de Bruno Dayez, avocat.


Les commentaires publiés autour du meurtre de Julie Van Espen révèlent un profond malentendu au sujet de la justice pénale. En effet, elle n’a aucune vocation préventive, et son bon exercice ne permet pas de lutter efficacement contre le crime.


Il peut sembler indécent, de prime abord, de vouloir disserter sur les finalités de la justice répressive à la faveur d’un crime [celui de Julie Van Espen à Anvers] qui n’aurait forcément pas été commis si son auteur s’était trouvé sous les verrous. Sous-entendu : si la justice "avait fait correctement son boulot", s’agissant d’un "récidiviste". Ce qui me convainc toutefois de la nécessité d’en parler, bien que la pudeur exigerait de respecter avant tout la douleur des familles, c’est que la plupart des commentaires publiés autour du meurtre de Julie Van Espen sont révélateurs d’un profond et viscéral malentendu au sujet de ce que la justice, si performante soit-elle, est en mesure d’offrir à notre société en termes de résultats concrets.

Malentendu

Pour le dire en un mot, ce malentendu résulte de la croyance, mal fondée, en l’efficacité réelle de la justice pénale là où celle-ci ne peut prétendre revêtir qu’une efficacité symbolique. En d’autres termes, les jugements pénaux épuisent pratiquement leur intérêt sitôt prononcés. Ce qui se passe au niveau de leur exécution tombe de suite dans une indifférence générale. Contre cette affirmation scandaleuse, les servants de l’institution continueront de soutenir, au mépris de toute réalité observable, que, grâce à la justice, le "phénomène délinquant et criminel" est étroitement circonscrit, jugulé et, dans la logique des choses, sera un beau jour éradiqué. La seule concession que font ces partisans inconditionnels du système en vigueur consiste à déplorer l’absence de moyens, unique responsable de quelques "ratés" dans le bon fonctionnement de la machine judiciaire. Si, de fait, celle-ci pouvait tourner à plein régime, et punir tout un chacun dans les délais les plus brefs, "tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes". Ainsi, le débat sur les moyens alloués à la justice pénale oblitère systématiquement toute réflexion un tant soit peu critique sur ses fins, taxée d’office d’iconoclaste.

Prison ou pas prison ?

Or il est temps de prendre conscience que la justice pénale n’a aucune vocation préventive. Même son bon exercice n’a jamais permis et ne permet pas de lutter efficacement contre le crime en en empêchant la commission. La répression la plus implacable reste ainsi sans effet notable sur le taux de la délinquance et la "justice pour l’exemple" prônée par certains n’a jamais dissuadé quiconque de passer à l’acte. C’est en amont que, le cas échéant, le travail policier sur le terrain permet, bien que rarement, de déjouer un projet criminel. La justice, quant à elle, est une superstructure. Elle sanctionne les infracteurs qui lui sont, en quelque sorte, apportés sur un plateau et son rôle, tel qu’il est conçu aujourd’hui, consiste à les punir à proportion de ce qu’elle considère comme juste en les faisant enfermer dans des établissements à ce destinés pour une durée plus ou moins longue. Ainsi, la vocation exclusive de notre justice actuelle est toujours de prononcer des peines qui, dès que l’infraction revêt une certaine gravité, sont synonymes de prison. Tout débat devant un tribunal répressif se limite (sitôt que la culpabilité est établie) à la question "prison ou pas prison ?" et "si oui, pendant combien de temps ?".

Indifférence aux prisons

Là où le bât blesse, ce n’est donc pas tant dans l’allocation des moyens nécessaires pour que la justice s’exerce comme elle est censée le faire, mais bien dans l’unique objectif qui lui est assigné (punir) et dans l’unique façon dont elle doit s’en acquitter (incarcérer). En sorte que tout l’édifice repose toujours actuellement sur une foi aveugle dans les bienfaits de la peine privative de liberté. Chose que l’on refuse de s’avouer tant les méfaits de la prison dans son état présent (qui ne présente guère de différence avec ce qu’elle a toujours été : un dépotoir humain) sont flagrants. Les raisons de cette cécité sont d’ordre divers, mais celles des uns et celles des autres se conjuguent pour qu’en fait, rien ne change. L’opinion publique ne s’intéresse à la chose judiciaire qu’au gré de faits divers particulièrement sanglants ou sensationnels. Ce qui se passe dans l’enceinte de nos prisons l’indiffère profondément. L’homme de la rue reste convaincu que les détenus seront toujours trop bien traités. Nos élus ne trouvent rien à redire à la situation, car y remédier déplairait à leur électorat. Quant aux professions judiciaires, elles remplissent leur office avec la soumission aux lois auxquelles elles ont juré respect. Elles contribuent, par leur loyauté au système, à sa perpétuation à l’identique.

Un leurre

Revenons-en au cas tragique de Julie Van Espen. Bien sûr, si son meurtrier présumé s’était trouvé en taule, cette jeune fille ne serait pas décédée. Mais ce raisonnement ne vaut, comme disent les latins, que hic et nunc (ici et maintenant) et le leurre serait de le généraliser. Certes, la prison empêche les condamnés de nuire pendant leur détention. Mais, d’une part, et j’y insiste, la dangerosité des coupables est extrêmement variable. Et, d’autre part, l’enfermement aura globalement tendance à augmenter la dangerosité de la population carcérale en raison des conditions de vie qui y sont imposées. En sorte que cette prétendue neutralisation des criminels équivaut en fait à mettre la poussière sous le tapis. Autrement dit, à entretenir la fiction selon laquelle le problème est résolu. Ainsi, la logique sécuritaire, qui consiste à croire que "plus il y aura de gens détenus et plus longtemps ils le resteront, mieux notre sécurité sera garantie", relève non seulement d’une vue de l’esprit, mais surtout d’une dangereuse illusion, car c’est à peu près le contraire qui est vrai. Aussi longtemps que les efforts nécessaires ne seront pas consentis pour révolutionner notre conception de l’emprisonnement en en faisant une peine utile axée avant tout autre chose sur la réinsertion des condamnés, nous continuerons de servir une justice qui tourne à vide et se contente de donner l’impression d’œuvrer dans l’intérêt commun. Et nous aurons indéfiniment la récidive que l’on mérite.

Le chapô est de la rédaction.