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Longtemps, dans les années 90, j’ai moi-même habité à Paris. Ma chambre donnait directement sur une de ses hautes et magnifiques tours de pierre blanche... Un souvenir de de Daniel Salvatore Schiffer, Philosophe*.

Lundi 15 avril 2019. Il est 22 heures. A l’heure où j’écris ces lignes, la cathédrale Notre-Dame de Paris, joyau architectural, artistique et spirituel, est en train de brûler, ravagé par un énorme incendie, sous mes yeux effarés, incrédules. Avec ce lieu sacré entre tous, monument d’entre les monuments, c’est une part de nous-mêmes, croyants et non croyants, chrétiens et non chrétiens, qui se consume, irrémédiablement, sous notre regard pétrifié. Vision d’enfer, scène d’apocalypse, que même le génie pictural d’un artiste tel que Jérôme Bosch ou le talent littéraire d’un écrivain tel que Victor Hugo, pourtant mémorable auteur d’un roman aussi mondialement célèbre que "Notre-Dame de Paris", ne pourraient décrire ! Une immense tristesse, où se mêlent douleur et impuissance, envahit notre cœur : un cœur en cendres. C’est une importante part de l’humanité elle-même, toutes cultures confondues et toutes religions réunies, qui part ainsi en fumée, inexorablement. Le moment est historique, mais dans ce qu’il a de plus tragique : Notre-Drame de Paris, pour le monde entier !

Souvenirs de Paris

Il y a un peu plus d’une heure, mon fils, Alexandre, qui habite à Paris, où il est né il y a presque vingt-cinq ans et où il habite encore aujourd’hui, m’a appelé, la gorge serrée et la voix chevrotante, sur mon téléphone portable. Il était sur un des ponts enjambant, sur la Seine, l’île de la Cité, où se trouve Notre-Dame précisément. Il me décrivait, en direct, ce terrible spectacle. Il assistait là, médusé, sidéré, le ventre noué et les larmes aux yeux, à cette lente mais sûre agonie, digne et silencieuse, de la Belle Dame.

Je me souviens. Longtemps, dans les années 90, j’ai moi-même habité à Paris, au quatrième étage d’un élégant immeuble du numéro 59 de la rue Galande, étroite mais pittoresque rue piétonne située à quelques mètres, seulement, de cette vénérable église. Ma chambre donnait directement sur une de ses hautes et magnifiques tours de pierre blanche : celle-là même, la tour sud, qui abrite la gigantesque cloche dite du "bourdon". Ainsi, chaque soir avant de m’endormir, couché dans mon lit, regardais-je toujours longuement, les yeux éblouis, cette immense mais fine dentelle de pierres se détacher sur le fond du ciel presque toujours étoilé, où l’immuable lune blanche me servait alors d’infaillible guide, telle une intemporelle lumière, dans les arcanes de mon imaginaire, surtout poétique.

L'âme en deuil

Mais aujourd’hui, en ce jour funeste, en ce soir maudit, Notre-Dame de Paris est affreusement défigurée. Cette nuit, elle se dresse certes encore dans le ciel enflammé, à la fois rouge et sombre, de la somptueuse capitale française, mais, hélas, avec une atroce blessure, comme une profonde et large balafre, en plein visage.

Jour de deuil, certes ! Mais qu’à cela ne tienne, par-delà ce tremblement de l’âme qui nous saisit et nous agite en ce moment de souffrance intérieure : il faut sauver et reconstruire, rebâtir de toute urgence, Notre-Dame de Paris, ce chef-d’œuvre de l’humanité tout entière, de la mémoire universelle. La Belle et Grande Dame, certes gravement blessée, n’est toutefois pas morte : une partie essentielle de son divin corps séculaire, quasi millénaire, gît à présent parmi les gravats, les cendres et la suie, mais son humble cœur, éternel, bat encore.

On appelle cela, y compris pour l’agnostique, laïc et sceptique que je suis, un miracle !


*Professeur de philosophie de l’art à l’Ecole Supérieure de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège, professeur invité au Collège Belgique (sous le parrainage du Collège de France), auteur de 'Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné' (Editions Erick Bonnier, Paris, 400 pages, 22 euros).