Une opinion de Jean-Marc Rombeaux, conseiller expert à la Fédération des CPAS.


Les émissions spectacles de générosité fabriquent des émotions fugaces. Mais qui réfléchit aux causes de la pauvreté ? Et aux politiques pour y remédier ?

Sous la direction de Deborah Myaux, la Fédération des services sociaux a publié une passionnante petite somme sur l’aide alimentaire en Belgique (1). Historiquement, cette aide est essentiellement locale. Le souci de préserver l’ordre public constitue une motivation non négligeable.

L’État providence suscita l’espoir que ce secours humanitaire ne serait plus nécessaire ou resterait cantonné à un rôle subsidiaire. Les transferts sociaux réduisent de façon drastique la pauvreté. Une étude de 2017 du SPF Sécurité sociale démontre ainsi un recul de 44 % de la paupérisation grâce à eux. Ils n’empêchent que de trop nombreux concitoyens (sur) vivent dans un grand dénuement et une déprivation matérielle sévère.

Depuis 10 ans, la privation alimentaire (2) gagne du terrain. Elle atteint 6 % des personnes en Belgique et 10 % en Wallonie. L’aide alimentaire a connu une résurgence dans les années 80. À côté de formes traditionnelles comme les repas, les bons ou colis alimentaires émergent des approches innovantes telles les épiceries sociales, les frigos solidaires, la collecte d’invendus…

Les personnes qui fréquentent les épiceries sociales sont souvent des mères de plus de quarante ans, faiblement diplômées et vivant avec plusieurs enfants de modestes allocations sociales. Dans certains cas, le recours à des services sociaux est ancien et l’équilibre précaire de la famille dépend crucialement de l’aide reçue. Dans d’autres, l’entrée à l’épicerie correspond plutôt à une rupture avec une remise en cause de l’identité et une forme de honte.

Le travail social se déploie tant bien que mal dans nombre de services d’aide alimentaire. L’obtention de nourriture n’épuise ni la demande des personnes ni la pratique des travailleurs tant les usagers viennent chercher d’autres choses en termes de reconnaissance, de lien social, de convivialité… Dans un contexte de contrôle accru et de mise sous pression des allocataires, ces services font bien davantage que soulager un budget ou offrir un dépannage. Plus qu’une bulle d’air, ils sont une forme de refuge.

Majoritairement, les denrées de l’aide alimentaire restent issues de circuits longs du système agro-industriel. Leur qualité nutritionnelle et gustative n’est pas toujours idéale et leur durabilité incertaine (provenance lointaine, empreinte carbone élevée...). La récupération des invendus contribue à les améliorer. Néanmoins, elle implique une dualisation éthiquement contestable dans l’accès à la nourriture. Il y a le circuit d’approvisionnement des citoyens lambda et un second avec ses propres règles pour des démunis nourris du gaspillage des autres. Plus que jamais, l’aide alimentaire reste un palliatif.

Avec une aide alimentaire qui persiste, deux débats politiques majeurs sont à livrer. Comment mieux couvrir le territoire, nombre de précarisés n’ayant de facto pas accès à cette aide ? Faut-il imposer un minimum de règles communes en termes d’accessibilité (niveau de revenus, type de produits offerts…) ?

Via les médias, des mobilisations momentanées s’exercent derrière l’écran. Des émissions en appellent aux dons, notamment pour lutter contre la pauvreté. S’il contribue à sensibiliser la population, ce spectacle de la générosité est controversé. Cet élan éphémère est une fabrique d’émotions fugaces. Ce n’est ni le moment ni le lieu de réfléchir aux causes de la pauvreté et encore moins de débattre sur les politiques pour y remédier.

Si l’urgence sociale individuelle doit être (ren) contrée, elle ne doit pas évincer les objectifs fondamentaux d’autonomie et d’inclusion. Ils appellent des revenus décents plutôt qu’une lasagne de chiches ressources et de tranches d’aides fragmentaires pour l’alimentation, l’énergie, le logement…

Les pouvoirs publics n’ont pas vocation à distribuer des oboles mais à trouver et plus encore appliquer des solutions pérennes à un problème qu’ils échouent ou refusent à résoudre jusqu’à présent. Cela pose notamment la question des moyens, de la réduction des inégalités et d’une politique fiscale plus juste. Le redéploiement de l’aide alimentaire est pour partie le fruit amer d’un renoncement aux idéaux de la sécurité sociale. L’urgence ne doit pas détourner du véritable enjeu de l’aide alimentaire : comment en sortir ?

(1) "Academia", l’Harmattan. 236 pages. Ce texte en visite les différentes contributions.

(2) Absence de repas protéiné tous les deux jours.