Une opinion de Constance du Bus, juriste.

La période estivale n’est sans doute pas la plus propice au débat public sur les questions de bioéthique. L’esprit est à la détente ou à l’adaptation des projets familiaux et scolaires aux nouvelles mesures sanitaires… moins à l’actualité parlementaire des Pays-Bas sur la fin de vie. Et pourtant, le 2 juillet dernier, une proposition de loi visant à autoriser l’aide au suicide pour "vie accomplie" à partir de 75 ans, en dehors de toute condition médicale, a bien été déposée sur le bureau des parlementaires néerlandais. Dans un pays où déjà 4,2 % des personnes décédées en 2019 ont été euthanasiées (Jaarverslag 2019 - Regionale Toetsingscommissies Euthanasie), le texte de la députée Pia Dijkstra du parti D66 (gauche libérale) représente un pas de plus vers la consécration d’un véritable "droit à mourir".

Votre vie est suffisamment longue

Une fois ses 75 ans atteints, toute personne de nationalité néerlandaise ou vivant aux Pays-Bas depuis au moins deux ans pourra demander qu’on l’assiste dans son suicide. Les partisans du texte estiment en effet que, une fois les trois quarts de siècle passés, le chemin parcouru peut être considéré comme suffisamment long et éprouvant. "Nous avons choisi cette limite d’âge parce que les personnes qui l’ont atteinte ont déjà une vie relativement longue derrière eux", explique Pia Dijkstra dans l’exposé des motifs de sa proposition.

Aucune condition médicale

Il s’agit bien ici de suicide, et non d’euthanasie. L’auteure insiste sur ce point : il ne faudra justifier d’aucune condition médicale pour obtenir que l’on vous aide à mettre fin à vos jours. En revanche - et voilà les "précautions" habituelles assortissant le balayement des interdits fondamentaux -, le texte légal prévoit une litanie de conditions, tantôt formelles, tantôt plus substantielles. Examinons-les brièvement.

Un accompagnateur pour aider

Un "accompagnateur de fin de vie" (levenseindebegeleider) devra discuter avec la personne âgée de l’opportunité d’impliquer ses proches dans la discussion. Ce conseiller devra par ailleurs avoir la "conviction" que la demande de mourir est "libre, réfléchie et persistante". Voilà des termes bien similaires à ceux qui prévalent en matière d’euthanasie. L’accompagnateur devra en outre s’entretenir avec la personne suicidaire au moins deux fois sur une période de minimum deux mois. Il devra - et ce n’est pas rien - avoir la conviction qu’il n’existe pas d’autre "aide" souhaitable pour cette personne - ce qui revient, paradoxalement, à considérer le suicide comme une "aide" ; aider à quoi ? Il lui faudra enfin s’assurer que la personne est capable d’un discernement raisonnable sur ses intérêts en jeu.

Et pour compléter cet arsenal rassurant, chaque suicide ainsi accompli fera l’objet d’un "contrôle" a posteriori par une commission régionale. On n’ose conjecturer quant aux moyens d’action de cette commission dans le cas où des manquements apparaîtraient alors. Manifestement, certains croient encore en la résurrection.

Droit au suicide ou paternalisme complaisant ?

Voilà donc dépeint le rôle fondamental de l’accompagnateur de fin de vie. La décision du suicide, explique pourtant l’auteure, est strictement personnelle et "personne ne pourra jamais dire d’un autre que sa vie est accomplie" (ou non !).

Alors, droit au suicide ou paternalisme complaisant ? Les deux, mon capitaine ! Il en résulte une nécessaire implication - et responsabilité, terrible responsabilité - de l’un dans le suicide de l’autre. Outre le traumatisme induit par un suicide et vécu par les proches du disparu, traumatisme qui semble totalement oublié ici, il faudrait désormais instaurer une collaboration bien nette, bien propre et bien légale, entre le suicidé et l’assistant au suicide, dûment formé à cette lugubre tâche.

Une éthique pour bonne conscience

"Les cas resteront exceptionnels", assure-t-on. Le refrain est connu, mais les chiffres sont sans équivoque : en Belgique, le nombre d’euthanasies était de 235 en 2003, contre 2 655 en 2019. "L’accompagnateur de fin de vie veillera à ce que la loi soit respectée." Est-ce là de la candeur ou de la mauvaise foi ? Car ne connaissons-nous pas la deuxième partie du discours : "Mais qui êtes-vous pour juger de la souffrance d’un autre ?"

Les commissions de contrôle, comités d’éthique et garde-fous mis en place tendent de plus en plus souvent à ne compter que pour des faire-valoir, destinés à valider des pratiques plutôt qu’à les questionner ou les encadrer réellement. C’est le propre de ce que le philosophe Mark Hunyadi nomme la petite éthique dans son livre La Tyrannie des modes de vie, et qu’il dénonce comme un moyen de blanchir le système, en lui donnant bonne conscience. Le rôle de l’éthique ne devrait-il pas plutôt consister à interroger sans cesse et remettre en question les mœurs et modes de vie de l’époque ?

La stratégie est hélas toujours la même en matière d’éthique : chaque nouvelle proposition est à l’origine assortie de conditions et contrôles très stricts, de quoi ne pas trop effaroucher le public. Et lorsque le pas est franchi, une fois les consciences anesthésiées par ces mécanismes "encadrant la pratique", une nouvelle proposition s’empresse de supprimer ces barrières au nom de la liberté de disposer de son corps et de la prééminence de la volonté exprimée.

Quel signal aux personnes âgées ?

La nouvelle proposition de loi hollandaise pose évidemment la question de la place des personnes âgées dans nos sociétés, et plus particulièrement dans une société occidentale aisée où le PIB par habitant est parmi les plus élevés du monde (15e place pour les Pays-Bas). Quel signal donne-t-elle aux personnes âgées s’approchant ou dépassant le funeste cap des 75 ans ? "Mesdames et Messieurs, posez-vous la question de l’utilité de jouer les prolongations. Si vous le souhaitez (bien entendu…), la sortie est par ici. Nous ne comprenons que trop votre envie de quitter les lieux."

Rappelons qu’une étude (Perspectieven op de doodswens van ouderen die niet ernstig ziek zijn : de mensen en de cijfers, Den Haag : ZonMw, janvier 2020) a récemment été menée par des chercheurs néerlandais, centrée spécifiquement sur le groupe de personnes de plus de 55 ans désirant mourir, sans qu’elles souffrent de maladie grave. Les chercheurs ont noté que le désir de mort n’était pas lié à l’âge avancé, mais, surtout, qu’il était souvent complexe et changeant : il ne se développe pas de façon linéaire, n’est pas irréversible et se trouve renforcé par des facteurs tels que l’inquiétude (de scénarios futurs ou hypothétiques), les problèmes financiers, les soucis de santé, la solitude, la dépendance et le sentiment d’être une charge pour les autres.

Alors, je lance aujourd’hui un défi à nos sociétés occidentales et, en priorité, à nos dirigeants politiques : saurons-nous proposer autre chose que la mort à nos aînés ? Ouvrons les yeux sur ce qu’ils savent encore donner, sur ceux qu’ils peuvent encore aimer.

Titre de la rédaction. Titre original : "La sortie, c’est par ici"