Une lettre ouverte de Lola Van Lierde, citoyenne belge et européenne vivant en Allemagne, à Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne.

Présidente von der Leyen, 

Dans le confinement de nos maisons, parmi les cris et les rires de nos enfants ou dans l’assourdissant vide de nos solitudes, nous assistons démunis, nous, les citoyens de l’Europe, à la naissance d’un monde nouveau. 

La pandémie encombre nos têtes et nos cœurs de mille angoisses. L’amour des nôtres, la perte d’un emploi, la précarité économique. Mais déjà en nous, nous sentons qu’il y a un choix. Une évidence qui se dessine. 

Nous ne parviendrons pas à relever les défis du 21e siècle sans nous élever vers un niveau de conscience citoyenne supérieur où le "Nous" prime sur le "Moi". 

L’Europe joue en ce moment son Histoire, celle de nos enfants ! 

Votre lettre adressée ce jeudi 2 avril aux Italiens en réponse à l’issue glaçante du dernier Conseil européen semble annoncer une vision nouvelle, celle d’une Europe fédératrice, l’Europe du 21ième siècle, celle qui nous amènera ensemble à relever les défis incommensurables auxquels nous faisons face. 

De vos mots naissent un espoir ténu, mais un espoir bien réel. 

Voici le message que nous souhaitons vous adresser à notre tour :

Le citoyen européen du 21e siècle est dans l’attente d’un appel : celui de la vérité, celui de la transparence démocratique.

Nous avons besoin d’un transfert de connaissances immédiat de nos dirigeants vers l’agora européenne. Nous devons comprendre les enjeux dans lesquels nous ont précipité brutalement la pandémie et les options de sortie qui se dessinent sans quoi nous ne parviendrons pas à fédérer les citoyens européens en sortie de crise vers une Europe souveraine, démocratique et décarbonée. 

Le citoyen européen du 21e siècle fait partie d’un "tout pensant" alimenté par l’inouïe richesse de la communication collaborative. Et de cette proximité virtuelle est née une conscience collective, ultra connectée, solidaire, et désireuse de sortir de la modernité. 

Les dirigeants qui continueront à appliquer les recettes d’hier en occultant au citoyen européen du 21e siècle les faits, feront renaitre, dès la sortie de la crise, la gangrène du fascisme partout en Europe. Nous avons besoin d’entendre que si certains Etats européens se désolidarisent aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’ils sont convaincus que les Italiens ou les Espagnols sont des paresseux incapables d’assainir leurs finances publiques, mais parce que les abysses insondables dans lesquels nous plonge la crise du COVID-19 pourrait renverser tout l’équilibre des puissances mondiales et présager que l’Europe et les Etats Unis pourraient se retrouver d’ici quelques mois dans une situation proche de celle des Etats européens à la sortie de la deuxième guerre mondiale. En ruine.

Nous avons besoin d’entendre les chiffres et que vous mettiez ceux-ci en lumière.

Lorsque l’Allemagne vote pour le Bundestag le mercredi 25 mars, la veille du Conseil européen, un plan historique de sauvetage de l’économie allemande pour un montant record de 1100 milliards d’euros, outrepassant son principe constitutionnel de rigueur budgétaire, les citoyens allemands et les européens doivent comprendre en quoi ce vote fera l’Histoire et présage une déchirure au sein de la population allemande et européenne.

Les citoyens européens ont besoin de comprendre que le modèle étasunien est au bord de l’implosion, et risque de basculer. Avec une gestion catastrophique de la crise du COVID-19, le modèle étasunien révèle toutes ses failles et a perdu sa légitimité. Des millions de chômeurs en quelques jours, plus de 80 millions d’Américains sans couverture de santé, une population armée jusqu’aux dents, des banques qui spéculent déjà sur la faillite du système et virent vers les opportunités du marché chinois, une crise financière sans précédent qui se greffe sur la crise pétrolière provoquant des faillites en cascade des compagnies pétrolières américaines, un système de vote présidentiel ne laissant aucune place à de vraies alternatives politiques. La décadence de notre modèle néolibéral dans toute sa splendeur !

Nous avons besoin de comprendre ce qui empêche nos dirigeants européens de prendre les bonnes décisions et de construire ensemble notre propre modèle de société.

Si les citoyens européens ne sont pas rigoureusement informés que dans les décennies à venir les ressources fossiles mondiales nous permettant de maintenir notre modèle de croissance seront en pénurie, que l’Europe est déjà aujourd’hui en insécurité d’approvisionnement énergétique, que 70% des emplois actuels n’existeront plus, que l’énergie renouvelable ne saurait constituer une alternative suffisante à une Europe décarbonée. Bref s’ils ne comprennent pas que nous allons tous devoir nous mettre au régime, nous ne saurons pas nous mobiliser !

Si les dirigeants européens ne font pas toute la lumière sur les dérives nauséabondes de notre système financier international, sur le fonctionnement des banques systémiques, et en particulier sur le fait qu’ils n’ont pas eux-mêmes compris ce qui s’est passé en 2008. Si les dirigeants européens ne parviennent pas à présenter leurs excuses sur les erreurs de jugement qui les ont poussés notamment à commettre l’irréparable dans la gestion de la crise grecque après 2008. Si les dirigeants européens sont incapables de faire la démonstration aux citoyens européens que les Etats Nations ont perdu leur souveraineté budgétaire et sont soumis eux-mêmes aux délires spéculatifs d’une classe de nantis qui détruit tout le contrat social entre les classes privilégiées et les classes moyennes dans des proportions absolument innommables.

Alors, les dirigeants politiques ne connaîtront que l’échec. Les mesures d’austérité ne peuvent fonctionner que dans un monde en croissance et ne sauraient constituer l’antidote à la sortie de la crise. La justice sociale et la souveraineté des Etats, c’est ça le vrai pouvoir de la démocratie et c’est à cette reconquête qu’il faut œuvrer.

Présidente von der Leyen,

Ne sous-estimez pas l’intelligence des citoyens européens. Parlez-leur. Libérez encore davantage la parole politique comme vous venez de le faire et comme Roosevelt l’avait compris. Rétablissez la confiance des citoyens européens, et en particulier, celle des citoyens allemands. Dites-leur toute la vérité. Montrez-leur l’immense opportunité que représente cette Europe souveraine, démocratique et décarbonée pour tous les citoyens européens.

Soyez, Présidente von der Leyen, la première Mère fondatrice de l’Europe du 21ième siècle !