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ÉCRIVAIN, PSYCHOTHÉRAPEUTE

Alice vivait paisiblement au pays des merveilles. Un jour, cependant, son père vint lui annoncer que sa maman avait dû partir au pays du cancer. Alice ne prit pas garde à cette nouvelle et crut d'abord que sa maman était partie en voyage et qu'elle reviendrait bientôt. Une semaine s'écoula et Alice commença à trouver cette absence longue et pesante. C'est pourquoi elle demanda à son père d'aller retrouver sa maman au pays du cancer. Mais le papa d'Alice tenta de l'en dissuader en précisant que ce pays n'était pas pour les enfants, «pays horrible et monstrueux», disait-il. Ainsi, comprit-elle que sa maman se trouvait en danger, et que d'affreux monstres allaient peut-être l'attaquer si elle ne partait pas tout de suite à son secours. Le père la mit en garde devant pareil projet, en affirmant que tous les enfants qui sortent trop tôt du pays des merveilles ne regardent plus les beautés du monde avec cette exquise sensation de bonheur et d'insouciance. En franchissant les portes du pays du cancer, un mauvais sort leur serait lancé et l'enchantement de l'enfance disparaîtrait instantanément. Cependant, toutes les tentatives de dissuasion paternelle échouèrent devant la ténacité d'Alice qui implorait et suppliait qu'on lui permît d'aller rejoindre au plus tôt sa maman et qu'on ne la laissât pas seule dans ce terrifiant pays. Dès qu'elle eut franchi la frontière, elle découvrit des habitants, aux visages tendus et tristes, le pas pressé, l'angoisse figeant leurs traits. Dans les longs couloirs, elle croise des hommes et des femmes revêtus de blanc; d'aucuns affublés de masques, de gants, poussant au-devant d'eux d'imposants chariots chargés d'objets particulièrement menaçants: seringues, aiguilles, pinces, ciseaux. Une jeune infirmière s'engouffre précipitamment derrière la porte criarde flanquée d'une pancarte portant l'inscription «Isolement».

Pénétrant enfin dans la chambre de sa maman, Alice, au premier regard, ne la reconnaît plus car sa tête est devenue chauve. Son père l'en avait pourtant avertie; maman avait perdu tous ses cheveux dès son arrivée au pays du cancer, mais Alice ne pensait pas que le changement serait si spectaculaire, si déroutant. Heureusement, la joie sur son visage à l'apparition de sa petite fille était restée la même, sa douceur, ses baisers n'avaient pas été altérés par les combats que livraient les armes des docteurs contre le régime barbare du cancer dans son sein. «Comment le bon sein de maman, qui m'a nourri bébé, a-t-il pu devenir mauvais?», se demandait l'enfant, très préoccupée par la coupure de la poitrine cachée sous la chemise que sa maman refusait de lui montrer. «J'ai bu à son sein, est-ce que je peux aussi tomber malade? Maman est-elle malade à cause de moi?», s'interrogeait-elle, sans oser laisser transparaître sa peur auprès de ses parents, eux-mêmes déjà tant absorbés par leurs propres craintes. Alice se demandait pourquoi le bras de sa mère était attaché à des tuyaux, reliés à de curieux sacs remplis de liquides blafards et inconnus, suspendus à un perchoir semblable à celui des perroquets mais sans qu'aucun oiseau n'égaye ce triste attirail. On lui raconta que, puisque le cancer se trouvait caché à l'intérieur de sa maman, les médicaments devaient attaquer la maladie qui courrait très vite dans son sang. Alice ne pouvait voir le cancer et elle voulait comprendre à quoi il ressemblait. Ce qu'on ne peut voir est encore plus effrayant, pensa-t-elle du fond de son coeur.

La maman d'Alice voulait se reposer, l'énergie lui manquant pour jouer avec sa fille et l'infirmière proposa alors à la petite de rejoindre l'«Espace-Enfants», un refuge pour les enfants au pays du cancer, disait-elle.

L'«Espace-Enfants» recèle, en effet, à la fois des outils de protections et des outils de combat: à l'aide de la pâte à modeler, les enfants confectionnent des bombes anticancer. A l'aide de couteaux en plastique, ils découpent le cancer en petits morceaux. Avec la trousse de docteur, ils soignent les poupées malades recouvertes de peinture noire, ou bien rouge lorsqu'il y a du sang. Ensuite, les enfants préparent des pansements, donnent des pilules, des médicaments.

Dans cet abri, en retrait des hommes en blanc, Alice rencontre d'autres enfants qui, eux aussi, sont venus voir leur parent ou grand-parent au pays du cancer. Elle se sent moins seule et peut partager ses craintes, son chagrin, sa révolte avec ses nouveaux amis. L'armoire, remplie de jouets et de matériel de bricolage, offre aux visiteurs tous les moyens de confectionner des fleurs en papier qui ne fanent jamais, des dessins et des modelages qu'ils déposeront dans la chambre du parent avant de repartir. Ainsi, les murs paraîtront moins nus et la couleur effacera toute impression de tristesse. Alice posera sa fleur en papier crépon dans le verre de sa maman sur la tablette de nuit. Elle lui dit: «Comme ça, ma fleur restera près de toi. Même quand je serai repartie à la maison, tu sauras que je ne t'oublie pas.»

Le soir tombant, Alice et tous les enfants partiront de l' «Espace-Enfants» et rentreront dans leur maison. Ils sont très tristes de quitter le parent qui doit encore rester au pays du cancer mais ils savent qu'ils pourront le retrouver le mercredi suivant.

Rens.: «Espace-Enfants» à l'hôpital Erasme et à l'institut Bordet chaque mercredi après-midi de 13 à 18 heures au septième étage. Contacter Sophie Buyse et Béatrice Gaspard.

Asbl «Cancer et Psychologie», 215, avenue de Tervuren, 1150 Bruxelles. Tél.: 02.735.16.97 de 10 à 12 heures.

Atelier de deuil pour enfants, le samedi après-midi, animé par deux psychothérapeutes. Contacter Delphine Bauloye. Tél.: 0474.81.85.11. Actes du colloque «Perdre un parent dans l'enfance» à paraître en décembre 2001.

© La Libre Belgique 2001