Une opinion de Daniel Zink, conseiller en environnement, licencié en philosophie.

Pendant que toute l’attention se centre sur le virus, d’autres molécules continuent à se diffuser partout. Elles aussi sont très nocives, elles aussi sont invisibles. Mais à moyen terme, leurs effets seront beaucoup plus profonds, durables et étendus. Pourrons-nous contrer cette menace comme nous tentons de contrer celle du virus ?

Certes, la crise du coronavirus révèle toutes sortes de dysfonctionnements et d’irresponsabilités. Mais malgré toutes les critiques justifiées, il y a des phénomènes positifs. Ceux-ci devraient être tout naturels, dans toute crise : les médias et les citoyens suivent de près les décisions politiques ; l’évolution de la situation est relatée au jour le jour ; des mouvements de solidarité ont lieu, pour soutenir les gens les plus exposés (confections bénévoles de masques et blouses pour les infirmières, séances d’applaudissements…) ; des élus politiques ont (finalement) pris des mesures d’ampleur ; etc.

Une ombre gigantesque

Imaginons que d’autres crises actuelles soient traitées ainsi. Notamment l’une des plus importantes, qui a des points communs avec celle du virus. Elle est même un peu comme son ombre. Comme peuvent l’être les ombres, elle est beaucoup plus grande que l’objet derrière lequel elle s’étend, et ne suscite pas beaucoup d’attention. Cette crise-là, elle aussi, est liée à des molécules invisibles, très nocives, et qui se diffusent partout. À la différence qu’elles affectent, elles, l’ensemble de ce qui vit. Il y a aussi un lien direct avec les virus : les molécules en question intoxiquent et affaiblissent ; ainsi, elles rendent bien plus vulnérable aux maladies. Vous l’aurez deviné : je pense aux pesticides.

Rappelons l’essentiel : disparition de 80% des insectes en 30 ans (Le Monde, 28/10/2017) ; disparition d’un tiers des oiseaux des campagnes en 17 ans (CNRS, 20/03/2018) ; évidence du rôle central des pesticides, dans les causes de ces destructions (voir la méta-analyse de 73 études, publiée en 2019 dans Biological Conservation) ; suppression, ainsi, des bases d’une agriculture viable (Le Monde, 13/02/2019) ; ravages de ces poisons sur la santé humaine (voir p. ex. le rapport de l'ONU sur le droit à l’alimentation du 24/01/2017) ; etc.

Essentiel : les disparitions massives en question ont lieu aussi dans des régions où l’on croyait la nature préservée. Cela rappelle que la pollution est sans frontière, que ce n’est pas avec des réserves naturelles qu’on maintient les écosystèmes. Il ne suffit absolument pas non plus de diminuer les quantités : de nombreux composants des pesticides sont nocifs dès la première molécule (Actes du colloque "En finir avec les pesticides", Grappe asbl).

Malgré tout cela, les traitements médiatiques restent ponctuels, les mobilisations insuffisantes, les mesures politiques dérisoires. Car, simplement, la menace semble un peu moins immédiate.

Un combat pour soutenir, défendre, développer

On a discuté de la question de savoir si, à l’égard de l’épidémie, nous devrions nous mettre en situation de guerre ou de combat. Par rapport aux pesticides, les choses sont claires : maintenir leur usage, c’est poursuivre un crime contre l’humanité et la nature, un empoisonnement généralisé des bases de la vie. Les efforts pour leur interdiction sont donc un grand combat. Pas un combat pour tuer, mais pour soutenir, défendre, développer : soutenir les agriculteurs qui veulent changer ; défendre l’information juste et ceux qui se battent pour elle ; élire et appuyer des représentants politiques éveillés ; développer l’alternative, donc l’agriculture paysanne, par nature sans pesticides et écologique.

Exemple essentiel de possibilité d’action : soutenir une campagne et pétition lancée récemment, qui exige l’interdiction immédiate des pesticides de synthèse en Belgique (Nous voulons des coquelicots – Belgique).

Est-ce trop rêver, d’imaginer que les citoyens puissent applaudir, chaque soir, les agriculteurs industriels qui ont décidé de retourner aux pratiques paysannes ? D’imaginer que les médias puissent nous informer, au jour le jour, du nombre des nouveaux cancers dus potentiellement aux pesticides ? D’imaginer que les élus puissent débattre, semaine après semaine, sous les yeux de tous, des meilleures mesures à prendre pour mettre fin, au plus vite, aux dévastations de ces produits ?

Titre original : "Le virus et son ombre : Réagir autant face à d’autres crises ?"