Une carte blanche de Fabrizio Bucella. Physicien, docteur en sciences et professeur des universités à l’Université libre de Bruxelles, il enseigne également dans les masters 2 du droit de la vigne et du vin de l’Université de Bordeaux et du droit du vin et des spiritueux de l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le vin. Cette contribution tire une partie de ses développements du chapitre que l'auteur a écrit dans l'ouvrage collectif : Penser (à) l'Opéra, éditions EME, Louvain-la-Neuve (2020).

Récemment quelques étudiants m’ont interpellé tant des réjouissances estudiantines s’annulaient. Comment serait-il possible de ne pas chanter collectivement ? Nos étudiants furent étonnés d’apprendre que les chansons à boire ne sont pas strictement du ressort des universités.

Elles sont déjà à l’aise en Bourgogne, lesdites chansons, et la Bourgogne est à l’aise avec elles. Dijon enfanta un défenseur acharné du genre en la personne de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Le Dijonnais publia une série de rengaines que ne renieraient pas nos écoliers. Comme certains d’entre eux, il était membre d’une société bachique et chantante appelée le Caveau. À cette confrérie participait aussi Charles-François Panard (1689-1765), dont les œuvres lyriques étaient, disons, inégales, il composa même des vers inégaux, mais là c’était voulu, car l’ensemble constituait un poème prenant la forme d’un verre de vin. Rameau se fichait de Panard, il avait du mérite mais point de lyrique. La rime de Rameau est pauvre et son canon à trois voix un brin répétitif :

"Avec du vin, endormons-nous,

Endormons-nous,

Endormons-nous !"

Si l’on s’intéresse au style musical le plus noble, celui de l’opéra, l’exemple canonique de l’air bibitif est La Cenerentola de Rossini (1817). On y met en scène des petites gens préoccupés par les problèmes quotidiens, plutôt que des rois soumis aux désirs des dieux, c’est le concept de l’opera-buffa. À la dixième scène du premier acte, on trouve la chanson à boire, passage obligé du genre. Elle est désignée par "Conc iosiacosache" dans un pseudo-italien, soit le mot d’ouverture du chœur. Il est une contraction bouffe de termes, traduite en général "Par ces motifs qu’il a goûté".

Mais qu’a-t-on goûté au juste ? On dirait presque le début d’une ordonnance. Et c’en est une. Le père acariâtre de Cendrillon, Don Magnifico (la basse), est installé comme échanson du prince. Pour ce faire, il dut goûter sans sourciller trente futailles de vin. Après sa nomination, le voilà qui ordonne de placarder un édit dans toute la ville : que désormais il soit interdit de couper le vin à l’eau.

Le Chœur :

"Par ces motifs qu’il a goûté

Le vin de trente tonneaux

Et qu’il a bu comme quatre

Tout en restant bien d’aplomb,

Sa Majesté a décidé

De le nommer sommelier,

Surintendant des gobelets,

Avec pouvoirs étendus,

Président des vendanges,

Régisseur des fêtes bachiques ;

Voilà pourquoi nous sommes tous réunis ici

Autour de toi pour danser,

Autour de toi pour sauter."

Un autre exemple réglementaire est le "Brindisi" (en italien cela veut dire "trinquer") de La Traviata de Verdi (1813-1901). Nous sommes en 1853, en pleine période romantique. Le ténor attaque, repris par le cœur, ensuite s’y joint la soprane. Le titre de la chanson est "Libiamo nei lieti calici", littéralement : "buvons" (mais "libiamo" a un côté un plus festif, plus communicatif) dans ces joyeuses coupes ou ces coupes plaisantes.

Alfredo :

"Buvons, buvons joyeusement [le vin] de ces coupes.

Que la beauté fleurit,

Et que l’heure fugitive

S’enivre de volupté.

Buvons dans les doux frissons

Que suscite l’amour,

Puisque ces yeux tout-puissants

Percent le cœur.

Buvons ! l’amour, l’amour entre les coupes

Aura des baisers plus ardents."

Le Chœur :

"Ah ! buvons ! l’amour, l’amour entre les coupes

Aura des baisers plus ardents."

Qu’on souhaite des livrets écrits en français, apparaît Hector Berlioz (1803-1869), adepte d’une forme d’opéra presque totale. Il écrit lui-même le livret de Béatrice et Bénédict, créé à Baden-Baden le 9 août 1862. Le deuxième acte représente une sorte de fête dans le palais du gouverneur où le vin ne manque pas. Berlioz réalise une mise en abîme, avec une vraie-fausse improvisation d’une chanson à boire par la basse. La rime ne vaut pas grand-chose, on joue sur le fait que l’impromptu est réalisé par un type à moitié saoul sous les yeux du spectateur :

"Le vin de Syracuse accuse."

Toujours dans le contrôle, le compositeur est allé jusqu’à indiquer sur la partition la mesure des verres frappés sur la table en rythme avec la musique. S’installe un jeu entre la basse-auteur et le chœur-public, ce dernier exigeant le second couplet. Somarone (c’est le nom de la basse, qui en italien signifie "grosse bourrique") rétorque :

"Le second ! Ah ! Le second ! Je ne suis pas plus embarrassé pour le premier. Je vous en improviserais trente."

Et le chœur, mais cela pourrait être le spectateur :

"Non ! Non ! C’est assez de deux ! Allez, maestro ! Silence, donc !"

Et la basse qui reprend son air "Le vin de Syracuse accuse".

En associant chansons à boire et vin, on se trouve quelque peu dérouté, car intuitivement on aurait plutôt voulu de la bière. Dans le Faust de Gounod, de vrais étudiants, vrais dans l’opéra, unissent leurs cordes vocales à un des personnages (Wagner) pour un air à boire dont l’intitulé résout nos interrogations : "Vin ou bière". Amis de la subtilité, passez votre chemin :

Basses (étudiants) :

"Vin ou bière, bière ou vin,

Que mon verre soit plein ! Sans vergogne,

Coup sur coup, un ivrogne boit tout !"

Wagner (repris par les basses) :

"Jeune adepte du tonneau,

N’en excepte que l’eau !

Que ta gloire, tes amours

Soient de boire toujours !"

S’il fallait une dernière chanson à partager, retenons l’Orphée aux Enfers de Charles Offenbach (1819-1880). L’hymne à Bacchus est le grand final de la chose, le théâtre s’embrase, la nymphe Eurydice monte jusqu’au dieu du vin dont les augustes fesses sont posées sur un trône orné de pampres, Eurydice est portée par les bras des dieux (je n’invente rien, cette didascalie se trouve dans le livret de la première version de 1858). Tout le monde connaît, si pas les paroles, du moins l’air, popularisé par le fameux French cancan, un autre genre de spectacle où la boisson est recommandée.

Le Chœur :

"Bacchus !

Reçois la prêtresse

Dont la voix sans cesse

Veut chanter l’ivresse

À tes élus !…."

Les héros burlesques de l’opéra-bouffe, comme les sociétaires du Caveau avant eux et nos étudiants aujourd’hui, mettent en avant un vin festif, communicatif, chantant. Le vin, comme la bière, nécessite la vie, la vraie, pour être apprécié. Serait-il en opposition avec l’idée de confinement ? Gageons qu’après nos efforts viendra le réconfort, celui de trinquer au plaisir simple d’être ensemble. Il nous sera alors possible de chanter en chœur :

"Amis, il faut faire une pause

J’aperçois l’ombre d’un bouchon."