Une opinion de Jean-Bernard Robillard, ex-coursier pour Deliveroo.


La semaine denrière, l’avis donné par la Commission de Relation au Travail (CRT) concernant la relation de travail envisagée entre Deliveroo et deux de ses coursiers et statuant qu’en l’état ces coursiers devraient être salariés, a été invalidé par le tribunal du travail car une enquête de l’auditorat était en cours. Le tribunal a décidé de statuer lui-même sur cette relation.


Nous voilà dans une situation absurde et ubuesque.

Absurde car un tribunal va statuer sur une relation de travail envisagée en date de février 2018, le 6 septembre 2021, bien que Deliveroo ait déjà changé à plusieurs reprises et sans concertation les conditions de travail de ses coursiers.

Ubuesque car une enquête de l’autorité publique censée clarifier rapidement les choses obscurcit encore plus la situation des coursiers et ralentit un processus en empêchant tout avis autre que le sien et de facto tout recours rapide pour les coursiers dans une situation qui l’exige.

Me voilà donc en colère !

En colère car cette guerre des compétences m’entraine contre mon gré dans une procédure judiciaire longue et coûteuse, alors même que la CRT avait justement été mise en place pour donner un avis rapide et gratuit et désengorger les tribunaux. Avis rendu par un collège d’experts spécialisés dans le droit du travail, non contraignant pour Deliveroo, sur une relation de travail envisagée.

En colère contre un double discours politique, dont participe la décision de Kris Peeters d’ouvrir une enquête de l’auditorat en octobre 2017, nous promettant un dénouement rapide, dans les 6 mois, et qui pourtant après plus d’un an et demi et l’audition d’une centaine de coursiers n’a toujours rien donné si ce n’est l’annulation de la décision d’une commission mise en place pour les citoyens.

En colère comme en janvier 2018 quand ce même ministre du travail s’affiche bras dessus, bras dessous au forum de Davos avec la vice-présidente de Deliveroo en dénonçant les actions des coursiers tout en les faisant recevoir exactement dans le même temps par son cabinet, pour nous rassurer, que tout se passerait bien, et calmer l’opinion publique favorable à notre combat.

En colère par cette posture qui consiste à ménager les chèvres pour qu’elles ne lui prennent pas le chou.

En colère car il est évident que ce ralentissement ne sert que les intérêts de Deliveroo et Consort, par ailleurs toujours mis en cause dans l’affaire de la loi de Croo qu’’ils utilisent pour les coursiers alors même que le SPF leur a interdit de le faire.

En colère car ces entreprises, toujours pas rentables, se sentent légitimés par ces hommes d’état dans leur projet sociétal qui consiste à casser le code du travail, à faire supporter toutes les contraintes aux travailleurs sans jamais payer aucune taxe ni charges patronales sur des milliers d’emploi, sans jamais participer à la solidarité nationale.

En colère car ce projet, quintessence de l’ultra-libéralisme, qui sous un vernis social et de modernité n’est rien d’autre qu’un retour aux conditions du XIXème siècle pour les travailleurs, caché mais porté et soutenu par ces hommes politiques et dont le résultat est connu d’avance :

  • Précarisation absolue des couches les moins aisées de la société

  • Paupérisation de l’ensemble de la société

  • Recul de tous les droits et libertés individuelles

Monsieur Van Nuffel, vous vous félicitez de cette décision en la faisant passer pour une victoire.

En tant qu’ancien lobbyiste et cigarettier vous savez pourtant très bien qu’un procès n’est jamais terminé avant le dernier coup de marteau et que cet avis s’il a été annulé sur la forme, ne l’a pas été sur le fond.

Il est vrai que s’il n’y a pas de gagnant pour le moment, les coursiers sont eux, en revanche, à nouveau les grands perdants.

En colère, fatigué, mais combattif…