Par Henri Goldman, chroniqueur sur le blog cosmopolite et membre de l’Union des progressistes juifs de Belgique

Ces derniers jours, les lecteurs de La Libre auront découvert qu’il existe désormais deux définitions concurrentes de l’antisémitisme et qu’elles se livrent une intense bataille publique pour s’imposer à l’autre. La plus ancienne a été proposée en 2016 par l’ International Holocaust Remembrance Association (IHRA), une institution intergouvernementale qui regroupe la plupart des États européens, mais aussi les États-Unis, le Canada et Israël. La seconde vient d’être publiée en opposition à la première sous le nom de Jerusalem Declaration on Antisemitism (JDA), avec la signature de plus de 200 chercheurs universitaires internationaux spécialisés, la plupart d’origine juive, dont cinq Belges et nombre d’Israéliens.

Pourtant, à lire les définitions, on ne peut pas comprendre ce qui motive cette opposition. Pour l’IHRA, "L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte". La JDA est encore plus concise : "L’antisémitisme est une discrimination, un préjugé, une hostilité ou une violence à l’encontre des Juifs en tant que Juifs (ou des institutions juives en tant que juives)." Ces deux propositions sont finalement assez banales et on ne voit pas en quoi elles seraient contradictoires.

Lobbying de la diplomatie israélienne et ses soutiens depuis 2016

Alors pourquoi, depuis 2016, la diplomatie israélienne et ses soutiens se sont-ils livrés à un lobbying insistant pour faire adopter par toutes les assemblées du monde la définition de l’IHRA alors qu’il ne s’agit, selon ses propres termes, que d’une "définition opérationnelle non contraignante" ? Avec succès, puisque la définition de l’IHRA a notamment été adoptée en 2017 par le Parlement européen et que, en 2018, le Conseil de l’Union européenne a invité les États membres à l’approuver en tant qu’instrument d’orientation utile en matière d’éducation et de formation. Comme l’a fait, de façon très prudente, le Sénat de Belgique en décembre 2018. Pour Unia, cette adoption ne semblait pourtant nullement nécessaire puisque, comme l’institution publique l’a rappelé dans un avis motivé, "en droit pénal belge, il existe une définition légale des infractions antisémites qui est à certains égards plus large que la définition de l’IHRA".

Une batterie d'exemples pour cadrer la liberté d’expression

Ce n’est donc pas dans le texte lui-même qu’on trouvera les raisons de cette campagne qui n’a aucun équivalent dans d’autres questions du même ordre. Comme la définition de l’IHRA est très vague, ses auteurs l’ont agrémenté d’une batterie d’exemples pour l’expliciter. Et c’est là que le bât blesse : en adoptant la définition, on adopte aussi son interprétation et celle-ci n’est pas innocente puisque, sur 11 exemples cités, 7 concernent directement des attitudes prises à l’égard de l’État d’Israël. Or, certains de ces exemples heurtent de front la liberté d’expression en fixant un cadre étroit aux critiques jugées acceptables à l’égard de cet État.

Ainsi, il serait antisémite de "faire preuve d’un double standard en exigeant de l’État d’Israël un comportement qui n’est attendu ni requis d’aucun autre pays démocratique", ce qui postule à tout le moins qu’un État qui pratique l’apartheid – comme B’Tselem, l’institution juive israélienne des droits humains, vient de l’établir – puisse être qualifié de "démocratique". Il serait antisémite "d’établir des comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis", comme l’ont fait de nombreux Gazaouis en comparant leur situation à celle du Ghetto de Varsovie. (Je précise que je suis par ailleurs en désaccord avec cette comparaison, mais elle ne me semble en rien scandaleuse.)

Les politiques - comme le Parlement francophone bruxellois- doivent résister au chantage

Sans ces exemples qui font corps avec elle, la définition de l’IHRA n’offrirait aucune plus-value et on ne pourrait comprendre pourquoi la diplomatie israélienne mettrait tant d’énergie à la faire adopter partout. Il faut ici se référer au contexte. Depuis des années, Israël est dirigé par une coalition entre la droite, l’extrême droite et des partis ultra-orthodoxes. Les actions de son gouvernement, qu’il s’agisse de la colonisation des territoires occupés illégalement depuis 1967 ou de la transformation de la bande Gaza en une prison à ciel ouvert, suscitent une réprobation de plus en plus large y compris dans l’opinion européenne et américaine. Il faut trouver le moyen de la réduire en discréditant les critiques les plus radicales, comme celles qui s’expriment à travers la campagne internationale non violente BDS (boycott-désinvestissement-sanctions). Les États qui donnent le ton à l’IHRA – les États-Unis, l’Allemagne, la France – ont toujours fait partie des principaux soutiens diplomatiques d’Israël. Sa "définition" n’est rien d’autre qu’une tentative d’instrumentaliser la lutte nécessaire contre l’antisémitisme pour améliorer la position de cet État dans l’opinion internationale.

Le grand mérite de la JDA est de servir de contrefeu à cette manœuvre. Cette déclaration, à la légitimité scientifique incontestable et dont il faut notamment lire les FAQ en fin de document, devrait aider les responsables politiques et les parlementaires – comme ceux qui siègent au parlement francophone bruxellois saisi d’une proposition de résolution en faveur de la définition IHRA – à résister au chantage : on n’a nullement besoin de la définition de l’IHRA et des exemples qui vont avec pour faire barrage à l’antisémitisme.