Le livre "1942. Het jaar van de stilte" montre avec quel zèle la police d’Anvers et Leo Delwaide, son bourgmestre, ont collaboré avec les nazis pour arrêter les Juifs. Une chronique de Jan de Troyer.

Fin février, une étude démographique a démontré que la ville d’Anvers est peuplée en majorité d’habitants d’origine étrangère. Les Sinjoren, ceux qui aiment tellement se vanter d’une longue descendance au sein de la métropole, sont désormais en minorité.

Ce n’est pourtant pas ce constat, qualifié par certains de "tournant crucial", qui échauffe les conversations des Anversois ces dernières semaines. La publication par le recteur de l’Université d’Anvers, Herman Van Goethem, d’un livre sur l’histoire de la ville sous l’occupation allemande a indigné à peu près tout le monde. Cela n’a pas empêché Bart De Wever de le qualifier, lors de sa présentation officielle, de "chef-d’œuvre, traitant les plus sombres pages de l’histoire anversoise".

Dans son étude magistrale, Herman Van Goethem, ancien conservateur du Centre d’étude sur l’Holocauste à la caserne Dossin à Malines, décrit jour après jour l’action de l’administration anversoise lors des rafles des Juifs au cours de l’année 1942.

1942. Het jaar van de stilte ("1942, l’année du silence") est imprimé en caractères noirs sur une couverture couleur taupe et cet habillage en deuil est approprié. Car la recherche du recteur de l’UA conduit à la douloureuse conclusion qu’en 1942, le Schoon Verdiep (le Bel-Étage, nom des Anversois pour désigner leur administration) ne méritait pas son appellation. Ce qui a choqué le Tout-Anvers, c’est la description détaillée du soutien actif du bourgmestre démocrate-chrétien de l’époque, Leo Delwaide, à la déportation de nombreuses familles juives. En juin 1942, deux mois avant les premières razzias, accomplissant un dessein mûrement réfléchi, le bourgmestre transfère les sympathisants nazis de son corps de police dans le quartier juif. Démontrant qu’il était au courant des événements qui allaient suivre, il fait aménager un ancien entrepôt qui deviendra le point de rassemblement des Juifs destinés à la déportation. Bravant les ordres, une minorité de policiers désobéit à l’administration communale qui collabore pleinement aux déportations. Ces résistants suggèrent aux familles juives de quitter leur demeure pour se cacher. Plusieurs policiers refusent ouvertement de participer aux opérations d’épuration ethnique. Ils seront punis par le bourgmestre. Le 10 septembre 1942, Leo Delwaide convoque dans son cabinet l’agent René Vermuyten qui avait refusé de participer à une razzia. Le bourgmestre lui inflige une sanction. Herman Van Goethem démontre la complicité incontestable du bourgmestre anversois dans les déportations.

"La situation anversoise n’était pas exceptionnelle, écrit Herman Van Goethem. Dans toutes les grandes villes européennes, la police a collaboré avec les nazis pour arrêter les Juifs. Il n’y a eu qu’une seule et d’autant plus impressionnante exception. À Bruxelles, il n’y a pratiquement pas eu de rafles contre les Juifs."

1942. Het jaar van de stilte est un livre qui dérange. Comment expliquer que Leo Delwaide ait siégé jusqu’en 1968 comme député ? Comment a-t-il pu devenir citoyen d’honneur de Haïfa ? Que penser de la petite fête organisée en 1947 lors de la retraite de Jozef De Potter, le commissaire qui avait envoyé des centaines de Juifs à la déportation ? Illustrant le titre de son livre, Herman Van Goethem dénonce le silence du gouvernement Pierlot à Londres, qui jusqu’à fin 1942, n’a soufflé mot sur ces actions des collaborateurs. "Ce n’est qu’après El Alamein et Stalingrad, quand Pierlot a compris que la guerre était perdue pour l’Allemagne, qu’il a finalement condamné la collaboration. Avant, il n’a rien dit, comme s’il voulait garder plusieurs options. C’est un constat qui peut inciter au cynisme."

Après la lecture du livre de Herman Van Goethem, Bart De Wever a annoncé que le nom du fameux "Delwaidedok" sera changé en "Bevrijdingsdok" (quai de la Libération). Il aura fallu plus de 75 ans pour rompre l’omerta de l’élite anversoise de l’après-guerre.