Une opinion de Jacques Liesenborghs, ancien vice-président du Conseil d'administration de la RTBF.

J’ai trouvé bien intéressant le travail de "mise au point" réalisé par J. Montay et G. Ryckmans portant sur le documentaire Ceci n’est pas un complot de B. Crutzen. Ce travail minutieux était nécessaire et constituerait un excellent support pour faire de l’éducation aux médias et à l’esprit critique.

Sa seule faiblesse : être un plaidoyer pro domo qui ne laisse pas de place à la reconnaissance des inévitables erreurs dans le traitement d’une crise d’une exceptionnelle complexité et qui a fait appel à des intervenants très nombreux et très ciblés.

J’ajoute que, en se focalisant sur les erreurs et approximations de Crutzen concernant la RTBF, les deux journalistes ne posent pas la question cruciale de savoir si "on n’en fait pas trop" et si on n’a pas longtemps oublié ou à peine évoqué des pans entiers des situations dramatiques que la pandémie a entraînés. J’y reviendrai.

Pro domo, pro domo

Mais, à côté du beau travail de Montay et Ryckmans, il y a eu la longue séquence des Décodeurs du vendredi 12 février sur La Première. Il y aurait beaucoup à dire sur ce moment. Il justifierait un décodage pointilleux ! Je me limiterai à quelques réactions loin d’être exhaustives. En relevant pour commencer la place "ridicule" laissée à l’experte de l’ULB, L. Calabrese. La parole était monopolisée par JP. Jacqmain, le patron de l’information à la RTBF. Pro domo, pro domo.

Parmi plusieurs de ses interventions qui m’ont laissé pantois, je ne relèverai que la "règle des 50% Covid" à ne pas dépasser dans les journaux radio et TV. Cette règle me parait très discutable. D’autant qu’il faut ajouter toutes les émissions revenant sur le sujet avec les fameux experts. De quoi amplifier l’anxiété du public que chacun a pu constater dans son entourage. En ce qui me concerne, installé dans un petit village au milieu d’une population hétérogène, j’ai pu quotidiennement relever que la surabondance d’informations produisait des ravages. Je passe sur celles et ceux qui en ont marre et ont décroché des émissions d’infos. Sur celles et ceux (plus nombreux qu’on ne le pense) qui pensent à un ou des complots du big-pharma ou de Bill Gates ou…

Je voudrais surtout attirer l’attention sur les personnes fragiles (souvent les plus âgées) qui écoutent les journaux midi et soir. Au fil des jours, j’ai constaté les ravages (j’insiste) provoqués par ce véritable bombardement ("c’est la guerre"). Une anxiété de plus en plus forte, un confinement maladif et déprimant, des insomnies, une propension à croire tous les complotistes et, on l’a dit, la peur de sortir pour se faire soigner quand c’est nécessaire.

Alors, se réjouir des échos positifs d’une séquence "autour d’un verre de champagne" en maison de repos (conclusion de l’émission Les décodeurs), c’est un peu court. Et c’est bien peu pour compenser l’avalanche quotidienne de plus ou moins mauvaises nouvelles (difficiles à décrypter et à relativiser).

Pire, à Matin Première ce 24 février, provoquer sciemment un président de parti soit à mentir, soit à reconnaître qu’il ne respecte pas toutes les règles de confinement dans leurs moindres détails (le scélérat a élargi sa bulle à un couple !). Et voilà que se déchaîne le bal des faux-culs qui préfèrent évidemment le mensonge à un aveu que tous les citoyens comprendront. Sauf si on s’ingénie à les exciter avec des arguments une fois de plus infantilisants ("donner le mauvais exemple"). Un journalisme et des hommes politiques qui adorent les escarmouches tout en n’ayant que le mot "essentiel" à la bouche. Quelle hypocrisie, quelle fébrilité à tous les étages !

Ne serait-il pas plus utile, par exemple, de proposer régulièrement un glossaire de tout le vocabulaire lié à la pandémie ? Vocabulaire que, aujourd’hui encore, de très nombreux auditeurs/trices et téléspectateurs/trices ne comprennent qu’approximativement ?

Sujets au frigo

Au-delà de cet épisode, ma réflexion et ma critique (qui ne concernent évidemment pas que la RTBF) portent sur la mise en veilleuse de presque tous les sujets hors Covid. Et la faiblesse du traitement de l’impact du Covid hors frontières des pays développés. E. Duflo, prix Nobel d’économie, évoque à juste titre sa crainte d’ une "dévastation" à retardement pour les pays pauvres : "Les pays riches ont dépensé 20% de leur PIB pour se protéger contre le Covid, les pays émergents 6% et les pays pauvres 2% d’un PIB bien plus petit. On a déjà pu voir une augmentation immédiate de la pauvreté dans ces derniers et elle risque de perdurer quand l’économie repartira. Ce sera une dévastation. A cela s’ajoute un risque de problème sanitaire grave, car ils ont arrêté toutes les autres campagnes de vaccination des enfants. Les pays riches ont une responsabilité historique. Au milieu des milliers de milliards d’euros ou de dollars qu’ils ont dépensé pour se protéger, ils auraient pu trouver de quoi aider les pays pauvres." (1)

Peu (ou pas) de place pour un suivi solide de la question des migrations. Peu de place pour les crises climatiques et de la biodiversité. Trop peu de place pour celles et ceux qui "profitent" de la période pour innover dans des initiatives locales et solidaires.

Mais le plus grave à mes yeux c’est le peu (ou pas) de traitement en profondeur du pourquoi de l’approfondissement des inégalités. Colossal dans toutes les sociétés. Et de ses conséquences.

Enfin, je ne peux passer sous silence un problème plus large que cette crise confirme : la proximité du milieu des médias avec une partie de la société : celle qui maîtrise les outils de communication et possède des réseaux ou des titres qui "font le poids".

Il a fallu attendre des mois pour que les pédopsychiatres et les généralistes soient entendus. Idem pour les artistes et le monde de la culture en général. Idem pour les étudiants et adolescents déboussolés, pour les enseignants. Idem pour les représentants des cultes (réunis). Idem pour l’abandon des mourants et de leurs proches. Quelle tristesse ces enterrements à huis clos !

Il faudra encore des mois pour que les mères célibataires, les animateurs de quartiers, les sans-abris et tant d’autres pauvres soient vraiment pris en compte. Pas seulement par une brève occasionnelle.

Une lecture de classe de cette crise a très peu de place dans la couverture médiatique des conséquences de la pandémie. Comme d’habitude, nous sommes bombardés de chiffres. Des moyennes qui ne veulent pas dire grand-chose. Quand et qui prend la peine de dévoiler tout ce que ces chiffres cachent ?

Donc, loin de moi un procès de mise sous tutelle des médias (encore que pour certains !). Mais un appel à dépasser les habitudes, les positions défensives, à chercher des témoins nouveaux, des "invisibles" et à profiter de cette crise planétaire pour inventer une information plus proche de tous les publics, plus citoyenne et plus susceptible de donner aux auditeurs/trices, téléspectateurs/trices, lecteurs/trices l’envie de bouger, de se serrer les coudes, de percevoir qu’elles/ils ont un rôle à jouer pour rendre notre planète plus habitable par tous et partout.

>>> (1) E. Duflot, L'Obs, 11-17 février 2021

>>> Le titre est de la rédaction. Titre original : "Est-ce qu'on n'en fait pas trop ?"