Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur.

Même s’ils font partie des génies incontestés de l’humanité, ni Platon ni Aristote n’auraient pu imaginer Internet, le changement climatique ou le coronavirus. Et pourtant ils peuvent nous aider à penser ces dynamiques complexes. Au départ cela semble paradoxal.

Les articles scientifiques publiés aujourd’hui sur la 5G ne font en effet pas référence à la géométrie d’Euclide, les études sur l’effet de serre ne citent pas Empédocle et sa théorie des quatre éléments (eau-air-terre-feu), et personne ne songerait à lutter contre la pandémie en s’appuyant sur les textes d’Hippocrate.

Pourquoi faire alors une exception pour Platon et Aristote ? Ils ont pourtant tout aussi faux que les autres savants de leur époque. Platon était plus un mystique qu’un scientifique et Aristote pensait qu’un corps lourd tombait plus vite qu’un corps léger. Et ils croyaient tous les deux que le Soleil tournait autour de la Terre !

Comment Platon et Aristote peuvent-ils alors nous être utiles aujourd’hui ?

La réponse est simple. Ces deux penseurs ont certes émis des hypothèses en astronomie, en physique ou en biologie, mais ils étaient avant tout philosophes.

Dans la majorité des disciplines, les maîtres ont un savoir que les disciples tentent d’acquérir. Pour devenir un bon maçon, il faut imiter un bon maçon. Pour devenir un bon comptable il faut faire comme un comptable expérimenté. Pour devenir un chirurgien du cœur, la meilleure voie est d’assister pendant des années une référence en chirurgie cardiaque. Mais en philosophie il n’en va pas de même. Ce qu’il faut partager avec Platon et Aristote, ce ne sont pas leurs idées, mais la démarche rigoureuse avec laquelle ils ont voulu les élaborer.

Pendant longtemps, la pratique de la science a été indissociable de celle de la philosophie. Les erreurs commises dans la première ne sont finalement pas si graves, tant l’utilité se trouve être dans la seconde. Pour expliquer le mouvement des planètes, Descartes avait bricolé une théorie des "tourbillons" qui s’est avérée fausse de A à Z. Mais peu importe, ce qu’il faut surtout retenir de Descartes, c’est son invitation pressante à avoir des idées "claires et distinctes". Et là, l’actualité nous le confirme tous les jours, il y a plus de travail à faire que jamais.

Désaccord fécond

Le titre de ce texte n’est donc pas choisi au hasard. L’invitation qui nous est faite est bien celle d’apprendre à penser avec Platon et Aristote, et non pas comme eux.

La nuance est importante car, quand bien même on voudrait penser comme eux, ce ne serait pas possible, parce qu’ils ne pensent pas la même chose ! Les deux géants divergent sur la majorité des questions. Le disciple Aristote n’avait certes pas plus de considération pour les femmes que son maître Platon mais, à part cela, l’élève a contesté la plupart des préceptes de son professeur.

Pour Platon par exemple, les Idées existent, elles sont parfaites et immuables. Elles sont hors des choses. On ne peut les enseigner, tout au plus il est possible de s’en souvenir. Pour Aristote par contre, on n’a pas besoin d’un deuxième monde pour expliquer le nôtre. Les Idées sont des abstractions que l’on aligne dans des catégories et des syllogismes. Elles sont dans les choses et produites par la pensée.

Ce désaccord reste néanmoins le plus fécond de l’Histoire des Idées. Platon et Aristote ont construit à deux un échiquier sur lequel joue encore aujourd’hui quiconque construit un raisonnement.

Dans les disciplines majeures, les chercheurs penchent souvent d’un côté ou de l’autre. Quand il s’agit d’organiser le monde vivant, Linné qui croit en l’existence des espèces est plutôt platonicien, alors que Darwin est aristotélicien. En psychanalyse, Jung émet l’hypothèse platonicienne d’un inconscient collectif, alors que Freud n’en éprouve pas le besoin. En linguistique, de manière similaire, la théorie de la grammaire universelle de Chomsky s’oppose à celle, constructiviste et aristotélicienne, de Piaget.

Angèle et José Van Dam

La philosophie est décidément un domaine bien à part. Il serait un peu surprenant de recevoir une invitation à "apprendre à chanter avec Angèle et José Van Dam", ou à "apprendre à dessiner avec Rembrandt et Franquin" tant les projets de ces artistes semblent éloignés.

"Apprendre à penser avec Platon et Aristote" par contre est jouable, car ce qui oppose les deux philosophes est secondaire et nous évite de devoir choisir comme professeur Platon ou Aristote. Par contre, ce qui les réunit est essentiel, c’est leur volonté de penser rigoureusement les grandes questions du monde.

Pour susciter ces questions, ils nous recommandent le Thaumazein, autrement dit l’étonnement. Alors mettons-nous au travail sans tarder.

Étonnons-nous par exemple qu’Internet ait tenu le coup face à l’énorme augmentation de consommation due à la crise sanitaire. Avec les vidéoconférences, les jeux en ligne et les plateformes qui offrent le cinéma à domicile, le trafic a explosé sans pour autant saturer le réseau ! Aucune autre infrastructure n’aurait pu résister à une telle augmentation, à la fois imprévue et imprévisible.

Cela veut dire que les Géants de l’Internet avaient une marge de manœuvre colossale, et qu’ils sont plus puissants encore qu’on ne le pense. Mais sont-ils sans arrière-pensées ? C’est moins sûr. Un des tout gros enjeux est la "neutralité du Net", principe qui soutient que tous les contenus se valent, qu’on ne peut favoriser un flux d’information par rapport à un autre, que la newsletter d’une ASBL namuroise soit acheminée de la même manière qu’une publicité pour un nouveau logiciel californien.

La crise pourrait donner l’envie à quelques riches opérateurs de développer des "autoroutes de l’information à péage" pour devenir plus riches encore. Cela se ferait au détriment de l’Internet de tous, utile, sobre et équitable. Celui que Platon et Aristote imagineraient ensemble s’ils vivaient aujourd’hui.

Le prochain séminaire "Apprendre à penser avec Platon et Aristote" animé par Luc de Brabandere aura lieu les 3&4 décembre 2020 au domaine W à Saintes. Renseignements www.ailouvain.be