Une chronique d'Eric de Beukelaer.


Si les francophones apprennent le néerlandais, ils transformeront leur région en un vivant carrefour au cœur de l’Europe. Pour l’amour de Dieu, apprenez le néerlandais !

Cela fait un siècle que les "cantons de l’Est" ont été rattachés au royaume de Belgique. Aujourd’hui dénommée Ostbelgien, cette région fait partie du diocèse de Liège. L’évêque me demande parfois d’y administrer le sacrement de la confirmation. Je rencontre alors les jeunes confirmands préalablement et leur parle de cette étape de leur cheminement chrétien, dans un allemand… pour le moins approximatif. Jamais, pourtant, n’ai-je perçu le moindre sourire moqueur sur les lèvres de ces adolescents. Pourquoi ? Parce qu’ils se débrouillent tous à leur âge dans un français tout aussi approximatif. Ils apprécient dès lors qu’un francophone fasse l’effort inverse et perçoivent cela comme une marque de respect envers leur communauté. Arrivés à l’âge de la majorité, la plupart de ces jeunes gens seront bilingues (allemand-français) et souvent même trilingues (anglais), voire quadrilingues (néerlandais).

Comment expliquer l’aptitude des germanophones de Belgique au bilinguisme, alors que trop peu de leurs compatriotes francophones maîtrisent le néerlandais - langue parlée par 58 % de la population du pays ? Les habitants d’Ostbelgien sont conscients d’être une minorité culturelle. Ils trouvent, dès lors, naturel et nécessaire d’apprendre l’idiome principal de la région, soit le français - et ce, avant l’anglais. Les francophones, par contre, se voient héritiers d’une culture majoritaire - le "flamand" n’étant perçu que comme une langue régionale, à l’aura modeste et au son peu mélodieux. Pour illustrer mon propos, voici un exemple : combien de chansons en néerlandais nos radios francophones diffusent-elles par jour sur les ondes ? Aucune. Là où les radios flamandes diffusent de la chanson française. Nombre de francophones s’habituent, dès lors, à vivre dans un pays sans parler sa principale langue nationale.

Né à Anvers et scolarisé en néerlandais, je n’ai aucun mérite à être bilingue et ne ferai la leçon à personne. Je me rends cependant suffisamment compte de toutes les portes que le bilinguisme ouvre dans ce pays, pour ne pas regretter que trop peu de francophones soient à l’aise dans la langue de Vondel, ce qui n’est en rien concurrent d’une bonne maîtrise de l’anglais, la lingua franca de la mondialisation : un francophone qui apprend le néerlandais, parlera l’anglais.

Quand je croise un de nos mandataires politiques, j’aborde la question. Ils sont en général bien conscients du problème et me signalent que les écoles d’immersion fleurissent. Les résultats ne sont, malheureusement, en rien comparables au bilinguisme vécu en Ostbelgien. La différence ? Être à l’aise en néerlandais pour un francophone est vu comme un atout. Ne pas maîtriser le français pour un germanophone est perçu comme un handicap. Ce qui n’est pas du tout la même chose.

D’aucuns disqualifieront mon plaidoyer comme étant le propos d’un vieux Belgicain (que je suis), pleurant sa défunte nation unitaire. Qu’ils se détrompent. Même si un jour notre surréaliste, mais beau pays se déchire complètement, sa réalité géographique n’en demeurera pas moins immuable. Pas plus que les Bretons ne peuvent ignorer la mer - leur frontière naturelle - ou les Alsaciens bouder l’Allemagne, les francophones de Belgique resteront, quoi qu’il arrive, des Latins du nord, voisins directs de la Flandre. S’ils se replient frileusement sur l’univers francophone, ils végéteront comme lointaine périphérie de Paris. Si, au contraire, ils assument leur statut de frontaliers et donc de passeurs de culture, ils transformeront leur région en un vivant carrefour socio-économique au cœur de l’Europe. Ajoutons enfin, qu’apprendre l’idiome du voisin est porteur d’une dimension spirituelle, voire chrétienne. Faire l’effort de parler la langue d’un proche est, en effet, signe de reconnaissance et d’intérêt. Bref - en un mot comme en cent - "in godsnaam, leer Nederlands…"

(1) : Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer/