Chef de travaux-Département des langues à l'IHECS

Les Wallons sont-ils capables d’apprendre les langues ?" C’est une question qui fut posée il y a quelque temps par un responsable politique belge. A cette question, je voudrais répondre : "Oui, bien sûr !", mais aussi "Oui, mais utilisons tous les outils du 21 e siècle !". Les possibilités d’apprentissage des langues via internet sont encore largement inexploitées, alors qu’elles sont énormes et relativement abordables. Si l’accès à internet reste onéreux, il se généralise de plus en plus, même dans les couches moins favorisées de la population. La télévision peut être un outil d’apprentissage très performant, la radio n’est pas à négliger, les films représentent un potentiel trop souvent ignoré, les sites intéressants ne manquent pas.

L’apprentissage des langues souffre encore trop souvent d’une image un peu ringarde, ennuyeuse ou laborieuse, alors qu’il n’est pas nécessaire de souffrir (ou du moins, pas de souffrir tout le temps) pour apprendre. Le moyen le plus agréable de travailler la compréhension à l’audition n’est-il pas de visionner un film en V.O. (idéalement sur DVD avec les sous-titres dans la langue cible) ? N’est-ce pas aussi le plus efficace ? Vous en doutez ? Posez-vous la question suivante : "Pourquoi les Flamands (les Hollandais, les Allemands et les Scandinaves) sont-ils aussi performants en anglais ?" Parce que chez eux, Homer Simpson parle anglais, Demi Moore et George Clooney aussi !

Les chaînes de télévision francophones pourraient faire un magnifique travail d’éducation permanente en diffusant des films en V.O. et en évitant de "dubber" toutes les interventions des politiciens internationaux et flamands La loi de l’audimat est-elle plus forte que l’intérêt à long terme ? Il semble que oui. Dommage ! Le but d’un cours de langues est d’amener les étudiants à "fonctionner", à communiquer en situation réelle, à comprendre des programmes de télévision ou de radio, à assister à des conférences, à lire des journaux et à réagir de façon critique à une information donnée (aussi bien en anglais, en néerlandais, en allemand,etc). La BBC, CNN, le National Geographic (et bien d’autres) sont des "assistants" indispensables et sont généralement sous-utilisés (voire ignorés).

L’objectif premier d’un cours de langues devrait être de "donner le goût", d’ouvrir des pistes et de "mettre le pied à l’étrier" Si la démarche amorcée en classe est motivante, elle peut très facilement être continuée en dehors des contraintes d’un apprentissage scolaire. Nous devons aussi amener les étudiants à OSER, ce qui est souvent le problème majeur dans l’apprentissage des langues. Les étudiants devraient être tellement impliqués dans les sujets abordés qu’ils en arrivent à oublier qu’ils parlent une autre langue.

Doit-on aussi étudier du vocabulaire ? Oui, sûrement, mais ce vocabulaire doit être activé dans des situations de communication réelle. Doit-on travailler la prononciation ? Oui, évidemment, car la prononciation correcte est essentielle pour une communication efficace. Doit-on faire de la grammaire ? Oui, pour mieux communiquer. Savoir qu’on parle de Thatcher au passé et d’Obama au présent. Il ne s’agit en aucun cas de "faire de la grammaire pour faire de la grammaire" comme on apprendrait le solfège sans jamais toucher un instrument. Extension lexicale, prononciation correcte et structures claires s’allient pour communiquer plus efficacement une information qui intéresse. Ce mot est important, car on ne prête réellement l’oreille que si on est intéressé, d’où l’importance du choix des sujets.

La motivation des étudiants est essentielle. ("A bored student is a bad student"). Est-il possible de faire tout cela (vocabulaire, prononciation, grammaire) ? Oui, mais une large part doit être laissée à l’auto apprentissage. Combien de fois la différence entre present perfect et simple past a-t-elle été expliquée ? No comment. Connaissent-ils cette différence ? Non ! Ils ont entendu mais pas écouté, ils ne se sont jamais réellement penchés sur la question avec la ferme intention de clarifier les choses.

"Tell me and I forget, Show me and I remember, Involve me and I understand" (Lao Tze, Chinese Philosopher). La solution est, à mon avis, d’encourager les étudiants à découvrir la richesse de l’offre (internet, télé, radio, films.) puis de leur laisser de larges espaces d’initiative. Sans doute ont-ils des sources et des sujets à proposer (eux qui sont nés ou presque avec internet et qui surfent sans cesse). Ils sont manifestement plus à l’aise dans ce monde que leurs professeurs. Est-ce pour cette raison que ces derniers sont quelquefois frileux ? Le professeur qui laisse l’initiative à ses étudiants doit, en effet, être réceptif à une information qui peut être neuve (voire dérangeante). Il se peut qu’il ne connaisse pas certains mots ni certaines réalités, il arrivera souvent que des accents soient difficiles à comprendre. Il doit admettre qu’il n’est pas un personnage omniscient. Tant pis ou sans doute, tant mieux ! Le cours le plus intéressant n’est-il pas celui où tout le monde (enseignant et étudiants) est impliqué, apprend tour à tour et se nourrit de l’échange ?

Une offre énorme existe et est sous-utilisée. Les possibilités d’apprentissage des langues qu’on trouve sur internet sont infinies et souvent méconnues. En ciblant les sites de qualité, une très grande richesse s’offre à nous. Impossible d’en faire l’inventaire ici mais deux exemples significatifs sont assurément www.bbc.co.uk/worldservice et www.freedocumentaries.org.

En utilisant correctement le net, le professeur et les élèves peuvent être impliqués dans une démarche d’apprentissage et de recherche. Le rapport actif-passifs s’estompe et une collaboration fructueuse peut naître; le professeur est un guide qui doit accepter d’être confronté à l’inconnu. Il doit accepter de se (re)lancer dans le peu confortable (mais fascinant) processus de découverte.

NB : Tous les exemples mentionnés concernent l’anglais, mais la démarche peut s’appliquer à toute langue étrangère.