Une opinion de Thibault de la Motte, juriste, économiste et co-auteur de "Déclarons l’Etat d’Urgence écologique".

Avec l’événement Covid-19, nous avons basculé de l’ère du risque à l’ère de l’incertitude. Là où le risque est gérable car prévisible, l’incertitude ne l’est pas. D’aucuns arguent, à bon droit, que la pandémie était prévisible. Du point de vue pragmatique qui est le nôtre, cela n’y change rien, le fait est que nous avons été surpris. La Belgique ne fait d’ailleurs pas exception. Nous qui nous disons "modernes" avions l’illusion de la maîtrise, illusion qui s’est fracassé sur le mur du Réel. Ce qui est requis ici est un changement de posture épistémologique : désormais, notre nouvelle normalité est qu’il faut s’attendre à être surpris (le sociologue français Edgard Morin ne disait pas autre chose dans une interview récente).

Un danger pour la démocratie

Cette nouvelle normalité, si elle n’est pas correctement apprivoisée, porte en elle les germes d’un danger mortel pour la démocratie et l’idéal d’émancipation collective et individuelle qu’elle porte, par ailleurs déjà bien fragilisé avant la crise. Les Trump, Bolsenaro et Macron n’ont pas attendu la pandémie du Covid-19 pour gouverner à coup d’ordres exécutifs et d’ordonnances présidentielles. Face aux multiples urgences, sanitaires, sécuritaires, économiques, environnementales et sociales, la gouvernance d’exception tend à devenir la règle. Le discours des gouvernants est à chaque fois le même : afin de répondre à l’urgence du moment, il est nécessaire que le Parlement et les libertés publiques soient suspendus le temps d’un retour à la normale.

En Belgique, nous ne sommes désormais plus épargnés non plus. Face à la crise sanitaire, le réflexe institutionnel aura été très logiquement de convoquer les pouvoirs spéciaux. Il s’agit d’un dispositif encadré par une jurisprudence stricte de la Cour constitutionnelle qui permet d’octroyer des pouvoirs d’exception aux Gouvernements pour légiférer en vue de répondre à une crise spécifique et ce pour une durée déterminée.

Et si le talon d’Achille du raisonnement se trouvait dans cette idée que la temporalité de l’urgence s’inscrit dans "une durée déterminée", c’est-à-dire le temps d’un retour à la normale ? Et si les multiples urgences qui assaillent progressivement les démocraties étaient en réalité le signe d’un changement de temporalité en politique ? Et si le temps de l’Urgence grand "U" était venu, c’est-à-dire le temps d’une urgence permanente, multiple et s’inscrivant dans le long terme ? Et si la démocratie sous sa forme actuelle était devenue maladaptative, car incapable d’assurer dans cette nouvelle temporalité de l’Urgence grand "U", une prise de décision relevant de procédures routinières apportant toutes les garanties d’une délibération démocratique ? Et si nous assistions, lentement mais sûrement, à la mise entre parenthèse non pas temporaire mais permanente de la démocratie au gré des multiples crises qui convoquent chacune à leur tour la nécessité de donner toujours plus de champs au gouvernement en vue de répondre à l’urgence du moment ?

Les cygnes noirs sont appelés à se multiplier

Le raisonnement que nous faisons collectivement en acceptant de confier des pouvoirs spéciaux au Gouvernement postule implicitement le retour à la normale, il s’inscrit dans une temporalité "temporaire".

Le problème avec les lois d’exceptions est qu’elles tendent à se normaliser et à perdurer sur le long terme (voir R., Kempf, Ennemis d’Etat : les lois scélérates, des "anarchistes" aux "terroristes", La Fabrique, 2019). Mais il est en réalité bien plus profond. L’épisode Covid-19 n’est pas un cas isolé ou fortuit. Comme le suggérait récemment le célèbre virologue Peter Piot, il y aura très probablement d’autres pandémies. Par ailleurs, en l’absence d’une découverte rapide d’un vaccin, nous allons devoir apprendre à vivre avec le virus tout comme nous avons appris à vivre avec la grippe (voir la réponse aux questions 99 et 100). Les cygnes noirs, c’est-à-dire l’émergence d’événements chaotiques dans nos vies, sont très probablement appelés à se multiplier en fréquence et en intensité dans les décennies à venir.

La pandémie du coronavirus, les incendies en Australie, les événements climatiques extrêmes en recrudescence un peu partout sont autant de signes d’une réirruption brutale de "Gaïa" dans nos vies. L’environnement est devenu source de perturbations majeure dont nous avons perdu la maîtrise. Pour paraphraser le sociologue Bruno Latour, jusqu’ici nous vivions en l’air sur une terre qui était mal définie. Nous avons changé de temporalité en politique, le sol s’est dérobé sous nos pieds, la révolution a déjà eu lieu et à présent nous allons devoir apprendre malgré nous à vivre sur cette terre rebelle dont nous héritons.

Osons saisir l’opportunité d’une métamorphose

Dès lors, comment hisser la démocratie à la hauteur des nombreuses urgences qui l’assaillent de tous bords ? Comment adapter la démocratie à la nouvelle temporalité politique de l’Urgence ? Comment la rendre capable de dialoguer avec le chaotique ?

Pour nous, la leçon du Covid-19 est que nous allons devoir apprendre à vivre avec l’incertitude et repenser la démocratie dans cette optique. Notre approche implique une transformation profonde des structures collectives qui nous gouvernent. A la nécessité d’un contrôle renforcé prôné par les partisans de l’autoritarisme et de l’ "efficacité", elle oppose la nécessité d’un lâcher-prise et d’une mise en capacité des citoyens pour expérimenter et féconder de nouvelles voies visant à s’extraire dans la durée de la temporalité de l’Urgence. Cette approche requiert une politique de l’Urgence qui implique un changement des rôles : les citoyens et les collectifs de production doivent redevenir les moteurs de la démocratie. Cela n’implique pas un rôle nul pour l’Etat, au contraire : celui doit activement créer les conditions de cette expérimentation. Il doit lever les obstacles et faciliter le processus d’apprentissage collectif. De nouveaux dispositifs sont à penser dans cette optique.

Nous marchons au bord de l’abîme, plutôt que de nous y engouffrer à pleine vitesse, osons saisir l’opportunité historique que cette crise nous offre d’une métamorphose - c’est-à-dire littéralement un changement de forme - de notre démocratie. Le défi est immense mais il se lève sur un vent de fraîcheur: un goût retrouvé pour la Liberté, la valeur la plus inestimable. A notre avis, la seule qui puisse nous sauver durablement d’un naufrage démocratique.