Opinions

Une opinion de Pierre Defraigne, directeur Exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe et directeur Général honoraire à la Commission européenne.

Le Parlement européen décernait mardi le prix Sakharov à des femmes yezidies et cette nuit le Conseil européen approuvait un Traité commercial avec l’Ukraine. Un prix et du commerce ! Mais sur Alep, rien ! lls savaient et ils n’ont rien fait. Le Président Tusk lâchait seulement: ‘sur la Syrie, nous n’avons pas été aussi efficaces que nous l’aurions souhaité’.

Je n’écris pas ici pour pleurer sur les enfants d’Alep et sur leurs mères. Je n’écris pas non plus pour demander un couloir humanitaire qui conduirait les populations civiles en sûreté dans des camps de réfugiés. Je n’écris même pas pour faire le procès de Bachar Al Assad, de Vladimir Poutine et de leur allié iranien. D’autres le font mieux. Ils crient leur colère et leur honte. Ils ont raison.

Je ne répéterai pas non plus que le massacre d’Alep illustre le retour à une realpolitik qui ne s’encombre pas de morale, et que le cynisme domine à nouveau les relations internationales marquant une régression de la règle de droit et un retour des rapports de force, perspective dangereuse pour l’Europe désarmée dans un monde désormais multipolaire.

J’écris pour en appeler à la responsabilité morale et géopolitique de l’Europe. La défection de ses dirigeants fait de chaque citoyen le complice d’un forfait. Comment se réclamer encore d’un humanisme européen lorsqu’on laisse massacrer les habitants d’Alep.

Organiser son impuissance

Je veux montrer ici comment l’UE, faute d’unité politique et d’une défense commune, voit avec le massacre d’Alep son crédit moral et son influence internationale s’effondrer alors même que ses Etats-membres, tellement réticents à partager leur souveraineté, n’en font aucun usage. Ils ne comptent simplement plus dans des conflits qui touchent le voisinage de l’Europe. L’Europe se condamne à nouveau à écrire son Histoire sous la dictée de Moscou et de Washington.

L’Europe organise son impuissance de telle sorte que si Poutine et Al Assad sont indiscutablement coupables, Tusk, Juncker et Schultz peuvent quant à eux plaider l’irresponsabilité devant l’Histoire. En réalité ils sont, avec leurs homologues du Conseil européen, les Chamberlain et les Daladier d’aujourd’hui. L’opinion européenne, instruite de ce précédent, devrait se méfier d’un nouveau Munich. Elle devrait se révolter contre la désunion de l’Europe qui charrie instabilité politique et crise économique dans son sillage.

Les trois défections de l’Europe

L’Europe s’est divisée une première fois en 2003 lorsque Bush, Blair, Aznar et …Barroso partirent en guerre contre Saddam Hussein sur la foi d’informations manipulées et malgré le refus de Chirac, Schröder et…Verhofstadt. La guerre d’Irak a déstabilisé le Moyen-Orient et en fin de compte, a envoyé migrants économiques, réfugiés politiques et terroristes vers l’Europe, l’Amérique restant épargnée par sa position géographique.

Cette division se répète le 21 août 2013 avec le bombardement chimique de la rébellion par l’Etat syrien. Devant ce crime proscrit par les lois internationales, la France veut y aller. Mais Cameron est interdit d’action par les Communes échaudées par les mensonges de Blair dix ans auparavant. Du coup Obama qui en avait pourtant fait une ligne rouge, se désiste n’étant pas assuré d’être suivi par un Congrès lui aussi traumatisé par les guerres d’Afghanistan et d’Irak. La Russie prend la main : le stock chimique syrien sera détruit, Bachar Al Assad restera en place et on combattra à la fois Daech et, du côté russe, la rébellion. La France intervient par des frappes aériennes modestes, avec l’appui notamment de la Belgique.Ce sont les USA et la Russie qui mènent l’action, mais de l’arrière (leading from behind). L’UE quant à elle s’efface, alors que ses intérêts stratégiques sont directement exposés : l’afflux des réfugiés notamment menace son unité.

Troisième défection de l’UE : le 8 mars 2014, forte de son succès en Syrie, la Russie récupère la Crimée au mépris du droit international et au nez et à la barbe d’une Europe subjuguée et d’une Amérique en retrait. Paris et Berlin négocient avec Kiev et Moscou le 5 septembre les accords de Minsk sous le couvert d’une menace d’ Obama d’armer l’armée ukrainienne. Des sanctions économiques sont décidées par l’UE, cette fois à l’unanimité, mais sur initiative américaine et c’est l’Europe qui paie le gros de la note des sanctions.

Après Alep, l’Algérie ?

L’Europe doit tirer des leçons de la tragédie d’Alep , et elle doit le faire vite parce qu’une nouvelle crise menace dans son voisinage immédiat : l’Algérie -40 millions d’habitants- attend en effet la mort clinique du Président Bouteflika, ce dernier étant en réalité hors d’état de régner depuis plusieurs années. Sa succession va activer le conflit fondamental qui sourd en Algérie depuis trente ans entre les islamistes, soutenus par l’Arabie saoudite, et les militaires qui ont confisqué la révolution et gouvernent en cumulant corruption, impéritie et répression. Le risque d’implosion et de guerre civile est hélas très sérieux. L’Europe pourrait-elle l’empêcher ? Si elle n’y parvient pas, le Maghreb sera profondément déstabilisé et le problème des réfugiés se posera de façon bien plus aiguë encore en raison du nombre, de la proximité et de la langue. Schengen pourrait cette fois ne plus y résister et avec elle l’unité de l’UE.

Seule une défense commune, financée par l’Europe

L’Europe ne doit plus cette fois se laisser confronter à un nouvel Alep qui aurait pour cadre Constantine, Oran ou Alger. Pour prévenir ce désastre à ses portes et pour restaurer son crédit perdu vis-à-vis du reste du monde et notamment la Chine, l’Europe doit impérativement se doter d’une défense commune par unification des forces armées existantes de ses Etats-Membres dans le cadre de l’OTAN.

Seule une défense commune dont le financement devrait être assuré par un impôt européen sur les profits des multinationales qui n’en paient quasiment pas aujourd’hui, donnerait à l’Europe la possibilité de mener une politique étrangère effective et autonome, en l’assurant d’une parité politique avec son allié américain.

De la sorte, l’Europe politiquement unifiée, pourrait réaliser trois progrès : d’abord agir, même sans engager l’Amérique ; ensuite agir même contre le gré de la Russie, quand bien même la coopération avec cette dernière serait logiquement préférable – mais est-ce encore possible avec Poutine après la Crimée et Alep ? - ; enfin mener une politique étrangère conforme à ses principes et à ses intérêts. L’Europe doit être une force de paix dans le monde.