Dans une tribune parue le 22 juillet, M. Th. Pierret a critiqué de manière odieuse le résultat des observations que j’ai réalisées en Syrie et les conclusions que j’en ai tirées, objet d’un billet dans "La Libre Belgique" du 15 juillet dernier. Intitulant son propos "Une méconnaissance totale", il m’a accusé d’incompétence et de faire l’apologie de la dictature, ce qui est déontologiquement inacceptable et indigne du débat scientifique.

Les chiffres avancés par M. Pierret sont erronés et il fait état d’éléments théoriques qui ne correspondent pas à l’évolution de la conjoncture syrienne, ignorant manifestement un grand nombre de facteurs observables sur le terrain. Ses objections se révèlent donc incongrues.

1. Je n’ai pas écrit que la contestation était limitée à trois territoires. J’ai expliqué que la contestation démocratique et pacifique est généralisée (bien qu’elle s’essouffle) et ne doit pas être confondue avec trois autres mouvements, en partie violents et aux objectifs différents.

2. Contrairement aux assertions de M. Pierret : a. Les Turcomans ne constituent pas "quelques pour cent de la population" (sic). Les Turcomans pratiquant exclusivement leur dialecte turc sont 1 500 000. L’ensemble des Turcomans de Syrie (y compris ceux qui ont adopté l’arabe comme langue usuelle), sont estimés entre 3,5 et 6 millions, soit de 15 à 20 % de la population. C’est le troisième groupe de population en importance.

b. Il existe une région où se concentre une partie de cette population : le nord-ouest, arabophone en effet, comme l’écris M. Pierret, mais qui semble confondre Turcomans linguistiquement assimilés et Arabes.

c. En sus de sa "totale méconnaissance" de la communauté turcomane, M. Pierret, en prétendant que "il n’a jamais été question de revendications autonomistes "(sic) et que "l’idée d’un soutien turc ne résiste pas à l’analyse" (sic), semble aussi ignorer les déclarations du représentant de cette communauté, Ali Ozturkmen, porte-parole du "Mouvement turcoman syrien", et l’existence même de ce mouvement : lors de la première conférence de l’opposition au régime baathiste, réunie à Antalya, A. Ozturkmen a affirmé que "les Turcomans n’ont jamais revendiqué leur autonomie parce qu’ils n’étaient pas éduqués et se trouvaient assujettis par la propagande du parti Baath; mais, désormais, le peuple turcoman désire son émancipation "; "la Turquie nous assure de son soutien dans notre combat pour faire entendre notre voix dans le monde". d. Quant aux Kurdes de Syrie, contrairement aux Kurdes de Turquie ou d’Irak, ils n’ont jamais fait montre de velléités indépendantistes susceptibles d’inquiéter Ankara

3. "Les Druzes n’ont joué à peu près aucun rôle dans les événements actuels" (sic). J’ai parcouru toute la région de Deraa (majoritairement sunnite, mais où vit une importante communauté druze) et le Djebel druze voisin (Souweyda est à peine à 50 km de Deraa). Ce qu’ignore aussi M. Pierret (qui semble tout autant ignorer les manifestations qui ont eu lieu à Souweyda et Bosra), c’est que, lors des manifestations de Deraa, une organisation druze a affrété des bus pour assurer le transport vers Deraa, à partir de Souweyda et de Bosra. Il existe donc bien un mouvement proprement druze et organisé, même s’il ne faut pas en exagérer la portée.

4. Le consensus nécessaire qui fédère la majorité (fût-elle courte) de la population syrienne derrière le statu quo actuel, enfin, réside, comme chacun le sait en Syrie, dans le caractère laïc de l’État baathiste : la Syrie est une mosaïque ethnique et confessionnelle et la laïcité, comme base du vivre ensemble, est défendue par les minorités, particulièrement par les Chrétiens, les Kurdes, les Alaouites bien sûr, et les Druzes, paradoxalement à leur attitude au début des événements, mais aussi par une partie des Sunnites hostiles aux ambitions islamistes des Frères musulmans.

J’invite M. Pierret, avant de critiquer une étude de terrain, à lui-même prendre les risques de s’y rendre et à s’informer correctement.