Un témoignage d'Alec Lavelin, juriste. L'auteur, connu de la rédaction, s'exprime sous pseudonyme pour des raisons professionnelles.

Ce matin-là, je me suis levé avec un goût de légèreté : je reprenais le travail dit présentiel. J’allais revoir mes collègues que je n’avais plus vraiment vus depuis six longs mois. Bref, c’est la rentrée, en mieux.

Après une matinée de silence que nous dictait notre nouvel open space, nous sommes allés nous restaurer à la cantine, pour la première fois ensemble depuis octobre. Nous dûmes nous asseoir avec deux chaises d’écart et sans pouvoir nous faire face. Jamais n’ai-je vu notre cantine aussi silencieuse. La distance entre deux collègues imposait le silence, à moins de lever la voix et d’abandonner toute intimité. Ce n’était plus une cantine, mais une mangeoire à bétail, au mieux un auditoire d’examen. Le spectre, le sinistre d’une pandémie qui nous guette depuis plus d’un an, régnait, gouvernait nos frêles et banales conversations de comptoir fermé.

Marqués par l’atmosphère entourant notre repas, nous décidâmes d’aller prendre un café à la cafétéria. Sur le chemin, nous remarquions un petit homme l’air fatigué et chétif qui nous épiait pour la deuxième ou troisième fois. Il portait l’uniforme d’une compagnie de sécurité privée et s’affairait nerveusement dans les couloirs en laissant, çà et là, traîner un regard froid et suspicieux sur tout regroupement de personnes humaines. Un peu gênés, nous le saluons, il hoche timidement la tête, s’en va.

Nous arrivâmes à la cafétéria. "Interdiction de consommer sur place", les chaises et mange-debout avaient disparu. Nous commandons un café, et nous remarquons que ce petit homme, après avoir rôdé dans d’autres recoins du bâtiment, était revenu nous faire sa drôle de révérence, en passant brièvement le museau par la porte, nous observant puis s’en allant traîner son regard ailleurs. Étrange sensation.

Nous le croisâmes encore quand nous décidions d’aller boire notre café sur la terrasse-jardin de notre bâtiment. Dans un énième couloir, il feint de ne pas nous regarder, du coin de l’œil. Nous le saluons encore, il nous salue en retour, cette fois vocalement. L’homme est doué de langage, un indice rassurant. Serait-il aussi un être humain ?

Nous arrivâmes sur la terrasse-jardin du bâtiment, une vaste surface où nous sommes seuls, tous les trois. La tension se relâche, et l’abcès crève quand nous plaisantons sur cette étrange rencontre. Ma collègue nous confie qu’elle avait déjà rencontré notre intimidant geôlier. Il lui avait intimé de sortir de la kitchenette du bureau, car elle y était restée fort longtemps, sans justification, empêchant de ce fait l’accès à d’autres dans le respect de ce qu’il appelle les distances sociales. Fort heureusement, il l’avait autorisée à rester quand elle lui rétorqua qu’elle attendait simplement que le micro-ondes ait achevé de réchauffer sa gamelle.

Nous moquions gentiment ce zèle, et commencions à mimer le grotesque en interprétant une marche à la ronde comme des bagnards le font pendant les cinq minutes de récréation quotidienne dans la cour d’une prison. Trois minutes d’une étrange mais délicieuse liberté.

J’entendis alors le son discret de la porte de la terrasse qui s’ouvre. Dans l’insouciance que me procurait ce rare et précieux instant de chaleur, je n’y prêtai guère attention, jusqu’au moment où retentit le son d’un talkie-walkie hurlant une interférence radio. Il était là, sur le pas de la porte, à surveiller notre momentanée liberté. Ma collègue remit machinalement son masque sur la bouche, interrompant dès lors la dégustation de son café ainsi que notre subversive petite causerie. Il s’en alla, la porte claqua. "Je me suis sentie mal de boire mon café sans mon masque", justifia-t-elle. Je gloussai d’un rire jaune, tentant de compatir à son sentiment tout en manifestant - impuissant, défait, humilié - mon indignation.

Tout ceci s’est passé en l’espace de dix minutes, notre seul moment d’intimité avorté. Nous remontâmes à nos postes de travail et nous ne nous sommes plus adressé la parole jusqu’à se dire au revoir, la journée s’étant clôturée.

Ce soir-là, je me suis couché le ventre lourd, la gorge sèche, l’esprit usé.