Une opinion de Gérard Lemaire, "vieux médecin de première ligne qui remercie tous les soignants invisibles".

Et si on était maintenant, aujourd’hui, et non plus demain, devant le mur ?

Et si Greta et des milliers de jeunes ne s’étaient pas trompés en parlant de climat !

Pourquoi depuis si longtemps avoir cherché des boucs émissaires qui n’en étaient pas : les réfugiés refoulés, les chômeurs "fainéants", les "faux" malades, les malades mentaux abandonnés, les détenus dangereux, les gilets jaunes si casseurs, les SDF perdus?...et favoriser ainsi le déplacement des richesses dans des paradis artificiels réservés aux grands de ce monde.

Pourquoi avoir laissé faire des coupes sombres dans les budgets de la sécurité sociale et de de la justice ?... et avoir par la même occasion abandonné le personnel soignant et les magistrats.

Pourquoi avoir refusé de regarder la montée des inégalités ?... et s’être reposé sur "Viva for Life" et d’autres initiatives citoyennes pour compenser l’impuissance aveugle, mais consciente, de l’Etat.

Pourquoi avoir ignoré si longtemps les violences faites aux femmes et les blessures des enfants victimes de pédophilie ?... et ainsi donner toute liberté aux hommes dominants et aux pervers.

Pourquoi ? Pour échapper à cet "innommable", il était plus tentant et plus sécurisant de se réfugier dans l’individuel en privilégiant en se voilant la face le développement personnel. Il était devenu ringard de parler de "collectif" et il était plus confortable de faire taire tous les activistes.

Nous étions immunisés

Et pourtant nous savions tous que nous étions vulnérables : il suffisait de s’arrêter dans les maisons de repos et de soins, de croiser le regard des personnes porteuses d’handicap, d’accompagner des proches dans les services de soins palliatifs. Oui, sauf que la fragilité n’avait plus place dans nos vies : il fallait à tout prix réussir au point d’accepter d’être harcelé et d’harceler à tous les niveaux. Certes "on" parlait d’humain mais il ne s’agissait plus de parler de "décence commune" telle que l’envisageait George Orwell. Il n’y avait plus de place que pour les "surhommes"!

Nous n’étions même plus révoltés par les "salaires" des grands du foot et d’autres divertissements. Nous n’étions plus révoltés par les rémunérations des CEO et des hauts cadres face aux "bas salaires" des éboueurs, du personnel des "titres-services ", des infirmiers, des caissières, des aides-soignants. Non, nous étions immunisés. Le vaccin tout puissant du capitalisme nous avait mis en état de ne plus réagir. Il n’y avait plus qu’à se laisser faire, se fier à la main invisible, au pire à consommer pour oublier ce que nous faisions sur terre. Oublier ce qu’était le sens à donner à une vie. Les gens ordinaires connaissaient jadis le prix de cette vie faite de choses simples et singulières, reliées entre elles. Mais tout avait été balayé par l’argent qui régnait en maître absolu.

Deux options

Depuis quelques jours, le confinement nous oblige à faire face à nous-même, à nous regarder les yeux dans les yeux. C’est peut-être une opportunité ?

Certes, les situations sont très différentes et pour certains d’entre nous, il s’agit sans aucun doute d’épreuves insurmontables en espérant qu’elles puissent être connues et faire l’objet de solidarités.

Dans quelques semaines, en faisant tout ce qui est possible pour que le pire ait pu être évité, nous espérons reprendre le cours d’une "vie normale". Profitons donc de ce temps de confinement pour reprendre des forces vives et réfléchir à ce que nous allons faire désormais :

- Ou bien, nous retournerons à nos vieux démons : continuer à tolérer les scandales financiers, soutenir une politique aveugle aux besoins de soins et de justice, afficher un mépris des plus faibles, prôner une exaltation de la réussite, privilégier un individualisme forcené recroquevillé sur lui-même

- Ou bien, nous changerons de cap : nous n’accepterons plus le saccage de notre planète, nous exigerons des politiques assurant le financement adéquat des services permettant la diminution des inégalités, nous nous insurgerons contre le pouvoir de la finance, nous exigerons une économie au service de tous les citoyens, nous lutterons contre toutes les formes de management destructeur de l’être humain.

C’est seulement si nous décidons ensemble de changer de comportement que nous redonnerons espoir à nos enfants et petits-enfants. C’est à chacun d’entre nous AVEC les autres de vouloir reconstruire un monde qui ne sera plus réservé qu’à des privilégiés. Avec Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, "chercher à se construire, à grandir, entrelacé avec ses comparses, pour grandir le tout et non plus seulement lui-même."

Titre de la rédaction. Titre original : "Grandir tout".