Une opinion de Léa Evey. L'auteure, qui préfère garder l'anonymat, écrit sous un pseudonyme.

Il y a longtemps que notre société menace d’arriver à épuisement. Celui des ressources naturelles, mais aussi l’épuisement de nos corps et de nos esprits. Pourtant, nous avons continué sur nos rails, comme des trains lancés à toute allure, incapables de nous arrêter. Peut-être que cette course nous a, alors, permis de ne pas avoir à nous regarder en face. Peut-être qu’elle était salutaire, pour ne pas avoir à affronter notre réalité, sa "normalité". Aujourd’hui, le corona nous impose de nous mettre en pause, et tout nous éclate au visage.

Des voix s’élèvent pour dénoncer la difficulté de perdre des proches sans pouvoir les accompagner, à l’hôpital ou ensuite, pour les rites funéraires, et combien ont-elles raison. Mais combien sommes-nous, au quotidien, à avoir pu stopper le rythme de nos vies pour accompagner, pendant plusieurs mois parfois, un parent, un proche, dont la vie s’achevait lentement ? Combien parmi nous ont renoncé à aller à des funérailles, à cause du meeting de 10 heures ou du patron qui ne comprendrait pas que l’on se déplace pour quelqu’un "même pas de la famille" ?

On entend aussi qu’on est en train d’apprendre à connaître nos enfants – pas nos voisins, pas des Australiens : nos propres enfants ! Il est vrai que la norme, c’est de ne pas pouvoir les connaître vraiment. A peine accouchés, c’est la crèche (ah ! la crèche et ses horaires merveilleux, genre 7h/19h), et puis à l’école et ses garderies, comme autant de parquages, parce qu’entre les 8h de boulot (minimum…) et les 1, 2, 3 heures de trajet, que faire d’autre, de toute façon ? Et si les WE arrivent, ils sont bourrés d’activités extrascolaires pour, entre deux, faire tout ce qu’on n’a pas pu faire : les courses, le repassage, le nettoyage, et parfois, simplement dormir et tenter d’enlever un peu de cette fatigue crasse dont on ne se départit plus.

Profitons-en pour enlever un peu de cette fatigue qui nous ronge

La fatigue… celle qu’on a laissé s’installer sans sourciller, au point de simplement constater que les chiffres du burn-out s’envolent, sans en faire de gros titres quotidiens, sans en faire un fait de société. 140 000 personnes en 2017, soit … 85% de plus en sept ans ! 140 000 personnes qui un jour doivent tout arrêter parce qu’ils en ont trop fait, jonglant entre des dizaines d’injonctions diverses et contradictoires, dans un monde régi par l’immédiateté, la double-contrainte ("sois un bon parent" "sois un salarié performant", "sois le conjoint idéal"), et la performance au milieu de l’absurdité. Combien parmi nous ont croisé les doigts pour que ça ne leur arrive pas, sentant que ça les menaçait bien plus qu’ils n’auraient pu l’imaginer ? Combien aurait voulu qu’on les aide, qu’on leur permette au moins de se décharger un peu, mais comment, dans un système médical devenu défaillant, à force d’économies et de gestion par tableau excel ? Comment dans un système social où la solidarité n’est plus à la mesure de ce qui est exigé des uns et des autres ?

Combien d’entre nous se sont tus, au quotidien, parce que la fatigue, l’épuisement, nous fait progressivement nous détourner de tout, ne nous permet plus d’aller vers l’autre, de participer à des activités sociales, locales, citoyennes ? Combien ont renoncé, parce que la désincarnation empêche de se montrer solidaires, à l’écoute des besoins de chacun, les siens, ceux de sa famille, de ses voisins ? Combien, réduits à l’état de fantômes, ont laissé de côté toute part de fraternité, pour les migrants, ici, bloqués en transit, là-bas, qui meurent en mer.

La guerre, les famines, ces pandémies que l’on croyait pour les pays pauvres et qui sont devenues les nôtres, auraient dû nous indigner. Nos propres vies, faites de pli amer et de choix impossibles, subis et non consentis, auraient dû nous faire monter aux barricades. Mais nous n’en étions plus capables. Et voilà que le confinement, avec toutes ces difficultés certes, mais avec la fermeture de tant et plus de sollicitations, avec des réorganisations parfois salutaires, nous donne à lâcher prise, à nous "re-poser" et à écouter ce que notre intériorité nous chuchote.

Nos comportements déshumanisés dans lesquels nous étions confinés

Cette crise nous offre de nous interroger sur notre humanité, celle dont nous nous sommes détournés trop longtemps, contraints et forcés. Cette crise nous parle de nos fragilités, de ce qui nous fait mal : ne pas pouvoir être pleinement présent à l’autre et parfois à nous-mêmes. Elle nous parle de ce qui est plus précieux que tout : tenir la main d’un parent, rire avec son enfant, sourire à un passant.

Elle nous prouve aussi que tout ce qui avait été jugé impossible jusqu’ici (le télétravail à large échelle y compris pour les services publics, la refonte de la manière de donner cours, la créativité et l’innovation rapide de nos entreprises, le retour à une forme d’artisanat et la capacité à faire avec trois bouts de ficelle, la solidarité et la citoyenneté, l’importance des gestes gratuits, donnés pour donnés), que tout cela est non seulement possible, mais joyeux et plein de fierté retrouvée.

Demain, quand cette crise sera terminée, puissions-nous refuser en bloc le retour à nos comportements déshumanisés, ces comportements normés que nous n’avons jamais vraiment choisis mais dans lesquels nous étions confinés. Choisissons, exigeons, la construction d’une société où nous serons tous, à nouveau, pleinement humains.

"Qui sauve une vie sauve le monde", dit le proverbe. Commençons par la nôtre et changeons le monde.

Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Sortir de nos vies confinées"