Une opinion de Joseph Junker, ingénieur civil et père de famille.

Vous avez peut-être vu, ce samedi 7 février, le Premier ministre Alexandre De Croo, ou encore la ministre de l’Énergie Tinne Van der Straeten planter quelques arbres en présence de dizaines de personnes et de la presse en grande pompe, dont l’émetteur flamand VRT. Un événement organisé par une fondation privée en vue de lancer une action de reboisement de milliers d’arbres en Belgique et en Afrique.

Un événement dont personne, moi inclus, ne niera l’utilité … mais aussi un évènement totalement illégal d’après l’arrêté Covid, qui n'autorise pas de rassemblements de plus de 4 personnes en plein air. En effet, bien que l’organisateur, de bonne foi, indique avoir reçu l’autorisation de la commune, une telle autorisation ne peut s’appliquer exclusivement qu’à une "manifestation statique qui se déroule sur la voie publique" (Art 15 §9 de l’AM).

Or qu’en est-il ici ? Tout sympathique qu’il soit, l’événement n’est probablement pas une "manifestation" en droit, car il faudrait pour cela qu’il porte une revendication. L’évènement ne se déroule pas sur la voie publique, et même sur une terrain privé (le propriétaire en est interviewé). Enfin et surtout, chacun pourra constater sur les images de la VRT à Brakel et les photos prises à Visé que l’évènement n’est à l’évidence pas statique, quelle que soit la définition qu’on puisse donner à cette vague notion. Contacté par mes soins, le bourgmestre de Brakel, sincère, ne remet pas en cause cette interprétation (qu'il juge néanmoins "tatillonne"), et déclare avoir agi de bonne foi et avec bonne volonté pour ne pas forcer l'organisateur à annuler l'évènement.

En soit l'honorable édile n'a pas tout à fait tort, vous me direz que je cherche la petite bête à une action très louable. Vous avez raison : comme pour beaucoup d’autres choses interdites, il n’y a rien de mal ni de dangereux à planter un arbre et ces règles que plus personne ne comprend sont absurdes à souhait. Laissons donc de côté nos admirables planteurs en leur souhaitant bonne continuation, pour nous intéresser à ce qui me pose réellement problème : le comportement du Premier ministre De Croo, qui m’interpelle pour toute une série de raisons.

Un comportement digne d’un seigneur médiéval

Soulignons tout d’abord qu’en raison de l’arrêté Covid, un nombre incalculable de libertés fondamentales ont été suspendues. Des manifestations remplissant les critères légaux ont été interdites. La liberté de culte a été sévèrement restreinte, de facto interdite. La liberté d’aller et venir a été limitée au-delà du raisonnable. Des enfants ne sont pas convenablement scolarisés, de nombreux étudiants sombrent dans la dépression et des commerçants font faillite. Nul doute que tous seront ravis d’apprendre que ces règles tatillonnes ne sont pas si absolues que cela.

Comprenez-moi bien : je ne suis pas ici occupé à me livrer au lamentable concours de "qui-est-le-plus-essentiel-et-peut-rouvrir-le-premier", cette navrante course à l’échalote à laquelle nos grands virologues ont réduit l’entièreté de la société depuis le premier déconfinement. Ce qui me chiffonne, c’est cette législation bancale où l’arbitraire le dispute au ridicule… et à l’incompétence ; cette espèce de pouvoir digne d’un seigneur médiéval sans contrôle démocratique et qui bafoue nos institutions. Sans avoir la prétention d’être dans la tête des rédacteurs de la Constitution, s’ils avaient un pire cauchemar, à quoi aurait-il ressemblé ? Probablement ce à quoi nous venons d’assister : un Premier ministre qui suspend en catimini de bon matin une série de droits fondamentaux pour un mois, pour le lendemain y déroger en son fief de Brakel, selon son bon plaisir.

Un régime d’exception à la tête du client

Permettez-moi de mettre à présent en lumière une autre raison pour laquelle Alexander De Croo a désormais perdu toute crédibilité à mes yeux. Vous l’avez peut-être lu dans ces colonnes, j’ai eu l’honneur d’introduire en compagnie de quelques autres laïcs et prêtres catholiques plusieurs recours au conseil d’État en vue de rétablir la liberté de culte. Suite à quoi la juridiction administrative a estimé, dans un arrêt d’une rare couardise, que les restrictions strictes imposées aux magasins et… aux manifestations en vue d’éviter les rassemblements justifiaient une différence de traitement avec les cultes. Son interdiction de facto est donc légale. En d’autres termes, les règles qu’Alexander De Croo a piétinées avec entrain devant les caméras de la VRT font partie de celles-là mêmes qui ont été invoquées avec succès par ses avocats pour nous faire perdre notre procès et priver tous les croyants de ce pays d’un droit fondamental !

Notre recours a été signé par des centaines de personnes, certaines modestes, qui se sont cotisées pour financer les milliers d’euros qu’ont coûté ces procédures. Il ne se passe à présent plus un jour sans que l’une d’entre elle ne me contacte pour se plaindre de l’arbitraire de la "dictature sanitaire" (et j’en passe). Que puis-je à présent leur répondre ? Le comportement de l’État ne me laisse que deux options: me taire ou acquiescer. Je dois vous avouer que je me tâte.

Un arbitraire judiciaire sans limite

Que l’exécutif perde les pédales est une chose, mais que dire de l’attitude du pouvoir judiciaire ? Toujours en vertu de l’arrêté Covid à géométrie variable et sur injonction du ministre de la Justice (du même parti que M. De Croo), une répression féroce a été mise en place et les contrôles Covid sont devenus la priorité de la Justice. Des citoyens ont été verbalisés au cimetière à la Toussaint ; des familles ont été perquisitionnées sans flagrant délit à Noël ; des lieux de cultes ont été investis par la police ; des réceptions de mariage ont été interrompues et sévèrement amendées. Le Juge d’Hondt s’est même vanté d’avoir infligé des peines de prison pour des motifs qui apparaissent comme des peccadilles en comparaison à un rassemblement illégal de dizaines de personnes tel que celui auquel le Premier ministre a apporté sa caution. Ces citoyens n’ont visiblement pas pu bénéficier de la même bienveillance que celle que le parquet a eu envers M. De Croo et Mme Van Der Straete.

Attardons-nous un instant sur un remarquable exemple de cette différence de traitement, de nouveau en matière de liberté de culte. Le 26 décembre, suite à une délation, 77 juifs orthodoxes ont été "coffrés" à la synagogue d’Anvers par la police, aidée de l'armée. Une intervention musclée qui fit le lendemain la une du Gazet van Antwerpen, accompagnée d’une volée de bois vert du ministre de l’Intérieur, du bourgmestre d’Anvers, et d’une flopée de commentaires sur les réseaux sociaux dont je vous ferais grâce, pour le bien de l’humanité.

Sans entrer dans les détails juridiques sur lesquels la justice se prononcera, ces juifs estiment être dans leur bon droit, car l’arrêté Covid autorisait la présence d’une personne par 10m² dans les bâtiments du culte (comme dans les musées), tant qu’une célébration n’y avait pas lieu. Une interprétation qualifiée de  "couleuvre juridique" (traduction libre) par la ministre de l’Intérieur visiblement remontée…. Enfin… couleuvre pourtant admise implicitement devant nous au conseil d’État quelques jours auparavant… et qu’elle prit soin d’abroger quelques semaines plus tard.

Dès lors, par quelle couleuvre Mme Verlinden justifiera-t’elle à présent l’écart de son patron… et la clémence dont il bénéficie ?

Les rites compliqués des juifs orthodoxes sont en 2021 je vous le concède une cause infiniment moins populaire que le reboisement de la planète… qu’il me soit cependant permis d’espérer que personne n'y voit une justification acceptable à cette différence de traitement.

De tout cela il faut retenir que nous sommes en présence d’une législation tellement versatile et bordélique que même les personnes qui cherchent à l'appliquer avec bonne volonté et jusqu'à ses propres auteurs ne semblent plus la comprendre eux-mêmes. Pire, elle leur permet d'innombrables abus et de clouer au pilori ou absoudre qui bon leur semble.

Qousque tandem… Jusqu’à quand allez-vous, jusqu’à quand allons-nous tolérer cela ?

>>> Joseph Junker a porté avec d’autres catholiques plusieurs recours au conseil d’état pour protéger la liberté de culte.