La Politique agricole commune (Pac) de l’UE, à coups de subventions, a incité à la surproduction puis soutenu les grands propriétaires au détriment des petits agriculteurs. Résultat : un désastre écologique et social. Une réforme radicale est nécessaire.

Une opinion de Théophile Lienhardt, Antoine Arnould, Sarah Zamoum et Jules Routier, cofondateurs, âgés entre 25 et 28 ans, des jeunes Cinquantenaires", groupe de réflexion et de sensibilisation aux urgences environnementale et sociale. 

Les dirigeants européens négocient actuellement une nouvelle Politique agricole commune (Pac). Que nous concoctent-ils ? Du bon sens ? Un minimum de sobriété et de souveraineté alimentaire ? Non, ça, c’est pour les formules. Dans les faits, pourquoi donc changer ? Continuons le business as usual et, au nom de la compétitivité, élargissons le gouffre environnemental et les distorsions sociales.

Un état des lieux désabusé

On en parle peu, mais l’utilisation des sols est la première cause mondiale des dégradations environnementales. Responsable de jusqu’à un tiers des émissions de gaz à effet de serre (GES) et de 70 % de l’utilisation d’eau (1), le système agroalimentaire se compose de chaînes de production complexes où chaque étape surenchérit l’impact nocif global. Par exemple, le secteur de l’industrie bétaillère utilise à lui seul 70 % des terres agricoles. Les cinq plus grandes industries de la viande et du lait émettent plus de GES que les compagnies pétrolières. Les intrants chimiques - engrais et pesticides - utilisés par l’agriculture conventionnelle dans des objectifs de rendement dégagent des protoxydes d’azote 295 fois plus nocifs que le CO2. Ils sont aussi responsables de dangereuses pollutions des sols et systèmes aquatiques.

Cette pression humaine met en péril l’équilibre des écosystèmes et la stabilité du fonctionnement planétaire. Mais la bonne nouvelle est que cette nocivité est tout à fait réversible en ce sens qu’elle est due à un certain modèle agroindustriel non durable. Il est urgent de sortir des sentiers battus et de s’extraire de cette production conformiste. Étant donné son importance pour le secteur, ceci nécessite forcément une réforme en profondeur de la Pac.

Autosuffisance alimentaire pour l’UE

Mais qu’est-ce que la Pac ? Nous sommes en période post-guerre et la difficulté d’accès aux services alimentaires se fait sentir. L’Europe s’engage alors à créer sa première politique commune pour répondre à ce déficit et pond la Politique agricole commune (Pac), appliquée en 1962. Elle motive et encourage les fermiers à produire de manière exponentielle en utilisant des machineries et des intrants chimiques issus de technologies fossiles. Ceci marque le début de l’ère agro-industrielle ou "pétroculture" (2).

Le but est d’assurer une aide à chaque agriculteur en fonction de sa productivité. Un véritable découplage entre production et besoin survient, ce qui mène à un surplus de produits protéiques issus de l’industrie animalière au détriment des protéines végétales initialement utilisées comme fertilisant naturel des sols.

Face à ce surplus, en 1992 l’UE décide d’allouer ces aides monétaires sur base des surfaces de terre. La loi du plus gros ! Plus nous avons de terres, plus nous recevons d’aides. Ceci met en route de véritables distorsions sociales en faveur des puissants agro-industriels et des riches propriétaires terriens. Louer la terre sans la travailler est subsidié, aux dépens des petits agriculteurs réellement dans le besoin.

On marche sur la tête

Aujourd’hui la Pac représente 45 % du budget de l’UE. Malgré les affirmations des responsables politiques, la majorité de ces 50 milliards d’euros reste allouée à l’agriculture intensive nuisant à l’environnement (3). Qui plus est, elle participe au renforcement des distorsions sociales : 40 % des fermiers européens se partagent 8 % des subsides (4) alors que les 20 % possédant les plus grandes structures en perçoivent 80 %. On voit alors un déclin d’activité des petits producteurs et un départ des milieux ruraux (5).

Mais le casse-tête chinois empire. Si l’on doit survivre comme petit producteur face à ces géants, nous devons produire plus, bien plus, encore plus et toujours plus. Mais comment produire davantage sur des sols stériles et appauvris en ressources naturelles ? Un, on choisit d’importer des cultures d’organismes génétiquement modifiés de l’étranger pour nourrir le bétail, ce qui contribue à l’accaparement des terres des pays exportateurs, ainsi qu’à leur déforestation. Deux, pour réduire les coûts, on choisit les formules proposées par les géants industriels ayant le monopole de semences qui fragilisent l’immunité des terres agricoles et les rendent sensibles aux invasions de nuisibles et maladies. Pas de panique ! La formule comprend la solution : ajouter d’autant plus de pesticides. Ce qui nuit gravement à la qualité alimentaire, contamine l’eau et impacte la santé publique.

Arnaques, crimes et agriculture

Oui, le magouillage des fonds de l’UE existe bel et bien. Une grande part des subsides destinés à l’agriculture écologique sont catastrophiquement retardés ou n’arrivent jamais. Cette répartition inégalitaire a pour conséquence - par exemple - qu’un tiers des bio-agriculteurs français gagnent moins de 350 euros par mois (6) et qu’il s’agit d’un des secteurs avec le taux de suicide le plus élevé. En plus, certains fonds européens sont alloués à des structures qui n’ont de rapport ni avec la production alimentaire ni avec le développement rural : clubs de golf, clubs de tir ou compagnies immobilières (7).

Cerise sur le gâteau : une Europe surproductrice sature son marché et exporte donc une bonne partie de ses produits dans les pays en développement. Bien sûr à des prix hors compétition, ce qui entraîne une destruction des activités locales.

Opposés à ce modèle, nous réclamons des politiques agricoles respectueuses de l’environnement et socialement dignes ! Vous savez maintenant qu’en Europe, cela passe par une réforme radicale de la Pac. De réelles pistes existent bel et bien. Nous ne sommes cependant pas dupes et appelons plus largement à un changement de modèle de société.

Titre de la rédaction. Titre original : "Papa, Maman… Pourquoi l’UE soutient l’agriculture intensive et renforce les inégalités sociales ?"

(1) Giec, 2018

(2) Wilson et al, 2017: "Petrocultures : Oil, Politics, Culture".

(3) Pour une autre PAC et FOE

(4) "The Guardian", 2003

(5) Rouillé d’Orfeuil, 2012 : "The Exclusion of Farmers : an Historical Challenge for the International Labour Market".

(6) Lucie Leclair, 2016.

(7) "Le Soir", 2014.