Opinions

Voor het Nederlands, druk op één, pour le français, tapez deux, ... Qui n'a fait cette expérience ineffable, éprouvé cette brusque montée d'adrénaline à damner un saint, à rendre loquace un banc de carpes? L'oeil hagard, Thésée erre dans le labyrinthe des touches sans Ariane pour lui donner le fil, si ce n'est, enfin ... une musiquette qui marque la fin de l'espoir. Voi ch'entrate ( 1) , ...tous nos opérateurs sont occupés, ... Soyons consolés: ces systèmes, "intelligents", sont mis en place au nom de l'excellence du service à rendre au client-consommateur que nous sommes. Notre royauté n'est-elle pas divine, le respect de nos choix souverains n'est- il pas proclamé par les lois irrésistibles du marché, ...sans oublier la réduction des frais généraux? Des auréoles d'ISO ( 2) ne viennent-elles pas conforter ces saints principes chez ceux qui les appliquent?

On sent qu'il y a quelque part une contradiction entre services annoncés et moyens utilisés, et ce n'est pas la seule. Pour bien comprendre, il faut prendre conscience qu'il existe fondamentalement, d'une part, le discours et, d'autre part, la réalité. Le jeu consiste à faire en sorte que l'emphase du premier soit en raison inverse du contenu de la seconde. Le roi est nu, mais jamais il n'a revêtu d'habits plus somptueux, jamais l'information ne s'est tant noyée dans la communication et cette dernière confondue avec le conditionnement.

J'ai appris dans ma jeunesse qu'il fallait lire plusieurs journaux différents (des bons! ) pour confronter leurs idées et se faire une opinion. La fonction normale de l'information est en effet d'interpeller, de faire réfléchir et nous aider à réagir. Or l'information est devenue tellement pléthorique que nous en sommes saturés et qu'elle tombe dans une espèce de déshérence justifiant l'adage que trop d'informations tue l'information. Tout comme notre environnement, elle devient alors victime de phénomènes de pollution qui font perdre le sens critique, le goût de l'analyse et de la réflexion.

De plus elle subit diverses manipulations dont le résultat est d'en faire disparaître couleurs et diversité, bref à la rendre uniforme et superficielle. L'émotion, le slogan, l'image, qu'elle soit brute ou travaillée, priment absolument niant la complexité de la réalité du monde où nous vivons. Ce n'est ni un mouvement brutal, ni l'expression d'une politique délibérée. C'est beaucoup plus subtil. Les emballages dans lesquels se présente l'information deviennent de plus en plus chatoyants, mais le contenu commence à manquer singulièrement de saveur. L'uniformisation de l'information est aidée et poussée par la télévision qui se révèle être une formidable machine à décerveler, à "faire croire", à répandre et faire vivre des émotions semblables à un maximum de gens. Le monde est peut-être devenu un village, mais un village émotionnel et superficiel.

Le paraître domine l'être. Communiquer devient le maître mot, peu importe le contenu. Les princes de la communication, les "spin doctors" ont décidé qu'il fallait nous arrêter de penser. Comme les prisonniers dans la caverne de Platon, nous en sommes à nouveau réduits à ne regarder que les ombres sur les parois. Et nous sommes subtilement conditionnés de manière à nous persuader de les prendre pour la réalité.

Les exemples de ce processus pervers d'uniformisation/conditionnement ne manquent pas. Dans la plupart des pays démocratiques, nous assistons à une dérive du débat politique qui privilégie l'image et la forme du message au détriment des explications sur les programmes, leurs exigences, les débats d'idées. L'image se suffit à elle-même, ne doit pas s'expliquer et permet tous les raccourcis. La gouvernance n'est qu'un slogan, une idée floue, qu'il s'agit de porter aux nues ou de ressasser à l'infini. Tout le monde se moque du contenu et de sa réalité. Pour puiser dans notre actualité, ne voit-on pas chez nous le PS refuser toute analyse sérieuse quant à l'existence en son sein d'un système déviant, corrupteur et corrompu et défendre avant tout son image? Tout parti dominant procède d'ailleurs de même ainsi que le rappellent 12 ans de domination républicaine absolue aux Etats-Unis. La chasse à l'image au détriment de toute substance et la manipulation grossière masquent le fait brutal que l'enjeu est de garder le pouvoir et ses avantages. Le phénomène a toujours existé mais il atteint une ampleur sans égale. Bien sur, et heureusement, il y a des sursauts lorsqu'on voit l'emporter ceux et celles qui mettent plus de matière dans leur discours.

La volonté de libéraliser les domaines culturels et éducatifs, discutée à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), participe clairement à la même logique d'uniformisation. Le discours dominant proclame l'efficacité du marché qui procurera à tous les meilleurs services culturels et éducatifs au moindre coût. Or soumettre ces matières au seul critère du profit matériel, revient à provoquer à terme une standardisation des produits et des processus culturels. En effet une grande quantité de produits semblables permet seule de maximaliser le profit. Les coûts de production sont réduits et le producteur peut alors concentrer ses efforts et ses ressources sur la promotion, sur "les emballages" et les émotions qu'ils véhiculent. Il faut anesthésier toute critique, communiquer une image adaptative, dans laquelle tout un chacun pourra se reconnaître, se concentrer sur l'idée d'un service ou d'un produit et non sur son contenu. On se gardera bien sûr de mentionner la destruction des patrimoines culturels, la domination économique de la culture au profit de quelques grands groupes de médias avec les risques de conditionnement à grande échelle qu'elle entraîne. Le maintien et la défense de la diversité dans ces domaines sont les enjeux essentiels du combat que mènent les défenseurs de l'exception culturelle.

On pourrait multiplier les exemples de ces processus d'uniformisation et de conditionnement qu'il s'agisse des grandes marques auxquelles obéit notre consommation, de nos relations avec l'énergie, la santé l'alimentation, l'environnement, ...

Ces domaines possèdent un caractère commun: ils sont chacun dans leur réalité d'une très grande richesse, d'une complexité et d'une diversité énorme sur le plan des informations qu'ils contiennent et qu'ils véhiculent. Les défis politiques, économiques et sociaux qu'ils sous-tendent sont colossaux. Le modèle suivi par l'uniformisation/conditionnement consiste à ne retenir et proposer qu'une partie des informations au nom de théories et de jugements de valeur pré-établis, allant dans le sens des intérêts dominants, à la traduire en slogans et images et à dénier toute crédibilité ou influence à une information plus complexe et différente. Il en résulte un appauvrissement du débat et la difficulté sinon l'impossibilité pour le citoyen de se forger une opinion éclairée et décider en connaissance de cause, bref l'affaiblissement du processus démocratique.

Certains captifs sont parvenus à s'évader de la caverne et tentent de nous démontrer, souvent en vain, que les ombres ne sont pas la réalité et que sous l'apparence de nous éclater, de vivre comme nous voulons, de nous exprimer, nous marchons tous au pas. Les évadés ont raison. Car les enjeux qui se cachent derrière le processus de conditionnement que nous venons d'esquisser sont essentiels. Il s'agit ni plus ni moins de savoir entre quelles mains nous remettons notre liberté: les nôtres ou celles de ceux qui changent les pierres en pains, celles des fabriquants de rêves frelatés, des princes de l'illusion qui exigent en retour notre "auto lobotomisation", l'adoration et l'obéissance absolue aux totems qu'ils érigent? Dans les camps aussi tous les opérateurs étaient occupés.

1. "Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate" ("Vous qui entrez laissez toute espérance"). L'inscription apposée à la porte de l'Enfer de Dante, La divine comédie (Inferno Chant III, v. 9)

2. Label de qualité