Une opinion de Jessica Gazon, Isabelle Jans, Mylène Lauzon et Cora-Line Lefèvre pour Pouvoirs & Dérives.

“La parité, c’est joli, mais ce n’est pas ma faute s’il y a moins de femmes dans le secteur”

“Ma programmation, ce sont mes coups de cœur”

“Je choisis des projets, pas des personnes”

“Les quotas, c’est dangereux”

“Je préfère être choisi.e pour mon projet plutôt que de remplir une case”

“Je suis un.e artiste, pas une identité”

“Ça va déforcer mon projet”

“Les quotas ne sont pas une garantie de qualité”

“On va perdre du public au profit du politiquement correct”

“Les quotas, c’est facho et liberticide”

Nous connaissons ces phrases, elles surgissent régulièrement comme des réflexes de résistance, au gré de nos parcours et prises de consciences. Elles tombent comme des couperets implacables qui empêchent les avancées concrètes vers un secteur artistique davantage soucieux de ses inégalités systémiques. Les poncifs entourant les quotas sont nombreux: victimisation, obscurantisme, police de la pensée, vision sectaire, contraintes, danger de la pensée unique.

Il est habituel que celles et ceux qui jouissent de privilèges, innés ou conquis de haute lutte, résistent à tout changement. Les inégalités, quand on ne les éprouve pas ou plus au quotidien, quand on ne les ressent pas dans son corps, sont difficiles à appréhender. Affirmer qu’elles n’existent pas parce qu’on ne les voit pas, qu’on ne les subit pas ou qu’elles ont toujours existé et qu’il faut “faire avec”, est une posture que nous ne pouvons plus entendre. Les bonnes intentions ne suffisent plus. Aujourd’hui, prendre le temps de la réflexion collective pour construire les moyens efficaces qui contribueront à un monde artistique et culturel plus ouvert et plus juste est nécessaire et urgent pour beaucoup.

Déconstruire un imaginaire collectif, c’est long et difficile. La preuve étant que la conversation publique à propos des quotas date largement. Il est donc plus que temps de s'y atteler avec sérieux et détermination, car notre besoin d'analyse et d'action est grand. Afin de considérer et de prouver que cette inégalité relève du système même, il est nécessaire de nous tourner et de nous appuyer sur une autre réalité implacable : celle des chiffres.

État des lieux des inégalités du secteur

À l'initiative d'Écarlate la Cie, le projet la Deuxième Scène acte 3 s'est organisé depuis de nombreux mois, aboutissant à une étude inédite, menée en collaboration avec l'ULiège, l'UCLouvain et La Chaufferie Acte, sur la présence des femmes dans le champ des arts de la scène. Partant du principe qu’"une inégalité qui n'a pas été documentée ne peut pas être avérée", elle fournit des données jusqu'alors inexistantes sur le secteur.

Ces données seront présentées pour la première fois le 5 octobre à la Bellone. Très attendu par tous les opérat.eur.rice.s et acteur.rices de notre secteur, ce rapport présentera un état des lieux chiffré des inégalités de droits et de pratique entre les femmes et les hommes dans les domaines du cirque, de la danse et du théâtre en Fédération Wallonie-Bruxelles, tant au niveau des postes à responsabilité que dans l’attribution des subventions, dans la constitution des instances de décisions et de nomination, toutes fonctions confondues (artistiques, administratives et techniques). En complément, une étude portant sur les programmations 2019-2020 sera également proposée.

Ces chiffres doivent nécessairement être accompagnés d’un programme dédié aux moyens à mettre en œuvre pour produire et incarner l’égalité de genre sous un angle intersectionnel. La 3e édition de Pouvoirs & Dérives, qui aura lieu du 5 au 7 octobre prochain à la Bellone, a été élaborée en ce sens. Ce rendez-vous a pour ambition d’être l’amorce d’une révolution systémique attendue malgré son incomplétude actuelle. Les difficultés à obtenir des données objectives sur les discriminations et injustices vécues par les artistes victimes du racisme systémique relèvent du juridique tout autant que de nos points aveugles. Nous tenons à le souligner. Ce n’est que le début!

Les questions abordées

À partir des résultats objectifs de l'étude et en s’inspirant d’expériences diverses, nous travaillerons ensemble à partir des questions suivantes: Comment répartir nos ressources financières et matérielles de façon égalitaire? Comment élaborer une politique de quotas ? Sur quelle analyse se construira-t-elle ? Quels en sont les freins ? Comment les dépasser ? Comment se défendre face aux résistances patriarcales? Quelles politiques ambitieuses pour lutter contre les origines structurelles de ces inégalités peuvent être appliquées le plus rapidement possible?

Au moment où nous écrivons ces lignes, nous prenons connaissance du texte de la metteuse en scène Elsa Chêne, intitulé “Les quotas dans le monde théâtral, une menace pour la liberté de choisir ?”, à lire sur son site et, dans une version synthétique, sur Bela. Nous ne résistons pas au plaisir de la citer en conclusion : “Car à la déficience d’un système qui glorifie la reproduction du même, le quota répond tout simplement par une invitation à la curiosité. Il me semble qu’il nous murmure, comme le fait un·e artiste: Reconsidère ce qui est sous tes yeux, pars à la recherche de ce qui est invisible, intéresse-toi au monde et défends-le pour ce qu’il devrait être ».

Ce à quoi nous ajoutons: un monde multiple, complexe et en continuel mouvement.

  • Pouvoirs & Dérives 3 / Des outils pour l'égalité dans les arts de la scène
  • Du lundi 5 au mercredi 7 octobre à la Bellone, Bruxelles.
  • Programme détaillé sur www.bellone.be