Une opinion de Paul Robert, haut fonctionnaire fédéral (1).


Il est urgent d’avoir un vrai débat sur la question migratoire et sur la société que nous voulons, un débat qui ne se résume pas au débitage de poncifs autorisés et identiques. Il est temps que les apologistes de l’Europe ouverte aux flux migratoires descendent de leur marchepied.


Depuis quelques semaines, la Belgique est en proie à une crise politique suscitée par l’opposition de dernière minute de la N-VA (et d’une partie de son électorat, sans doute) au "Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières". La N-VA rejoint en cela les gouvernements de plusieurs États membres européens comme l’Italie, l’Autriche ou le Danemark.

Discours aux allures orwelliennes

La plupart des commentateurs s’étonnent de cette opposition, relevant que le Pacte contient essentiellement des dispositions non contraignantes et assez peu révolutionnaires. C’est passer à côté de l’essentiel. Ce qui suscite l’hostilité, c’est l’argument idéologique qui sous-tend le Pacte, et sur lequel il est urgent d’avoir un débat de fond.

Comme La Libre le relevait, le Pacte prône un discours univoque sur l’immigration, "présentée comme un phénomène inéluctable et automatiquement bénéfique pour tous les pays du monde entier" (LLB 5/12/2018). Le Pacte déclare en effet dans son préambule : "Les migrations ont toujours fait partie de l’expérience humaine depuis les débuts de l’Histoire, et nous reconnaissons qu’à l’heure de la mondialisation, elles sont facteurs de prospérité, d’innovation et de développement durable." En septembre dernier, sur Twitter, l’Agence des Nations unies pour la migration reprenait le même argument, résumé en une triade de choc : "La migration est inévitable, la migration est nécessaire, la migration est désirable."

Ce discours aux allures orwelliennes (la migration serait à la fois inévitable et bénéfique) est martelé aux peuples européens avec insistance par la quasi-totalité des élites, institutions européennes et internationales (Commission européenne, Nations unies, FMI…), intellectuels et économistes, anciens hommes d’État, médias, universités, écoles, bref, par tous ceux qui dans nos sociétés libérales tiennent le porte-voix, et que Maurras désignait sous l’expression de "pays visible", par opposition au pays réel, c’est-à-dire, en l’occurrence, les peuples, privés de voix et de repères, fragilisés par un libéralisme global toujours plus destructeur de racines, de solidarité, de frontières, d’environnement et de travail.

Pourtant, malgré l’insistance pénible avec laquelle ce mantra est répété par tous les temps, sur toutes les ondes et dans tous les journaux (le concept de fake news ne pouvant, comme on le sait, s’appliquer aux médias mainstream), les peuples européens s’entêtent à le refuser, avec une obstination acharnée et lourdaude, celle des sans-voix, qui les conduit à voter toujours plus pour des tribuns populistes, seuls à aller à contre-courant de la doxa en vigueur.

Les Européens ne font plus d’enfants

Pourquoi les arguments en faveur des flux migratoires échouent-ils à convaincre les électorats ? Pourquoi, malgré l’infernale pression, la diabolisation, les mises en garde, les éditoriaux sagaces et donneurs de leçons, les Européens continuent-ils, toujours plus nombreux, à rejeter le modèle de société "multiculturelle et ouverte" qu’on leur présente comme rigoureusement inévitable et absolument mirifique, le seul et unique possible aboutissement paradisiaque de toute l’Humanité ?

Parce qu’ils savent d’instinct que ce discours contient, en filigrane implicite, leur propre disparition.

En effet, il suffit de lire les rapports réguliers du FMI et de la Commission européenne, ainsi que n’importe quel économiste interrogé sur le sujet, pour comprendre que les partisans d’une Europe "ouverte" tiennent pour acquis que les Européens ne font plus d’enfants et n’en feront plus jamais : dans la vision libérale, l’immigration n’est désirable que parce qu’elle permet de remplacer une population vieillissante. C’est la base fondamentale du raisonnement : l’Occident ayant organisé sa propre dénatalité, à coups de démantèlement de la solidarité et de la famille, d’individualisme à tout crin et de contrôle des naissances, il se cherche logiquement des peuples de substitution pour maintenir la croissance et la consommation, seules valeurs dignes d’intérêt aux yeux d’un système libéral.

L’attrait de tribuns antisystème

L’immigration de masse extra-européenne "nécessaire, inévitable et désirable", porteuse de "prospérité et d’innovation", n’a donc de sens que dans le contexte de la dissolution des peuples européens. Dissolution graduelle, progressive, indolore et incolore, dans le vieillissement général et l’absence de destin, ultime étape dans un processus de désintégration culturelle et sociale. Le naufrage de notre civilisation tout entière, encouragé avec enthousiasme et inconscience par tous les porte-voix du pays visible, font preuve en cela d’une unanimité terrifiante, à l’instar des "jeunes des partis traditionnels" qui, voici deux semaines, signaient de concert le Pacte migratoire, participant ainsi de la formidable inversion des temps à laquelle souscrit une autre autorité dite "traditionnelle" : celle de l’Église qui semble avoir décidé de confondre le globalisme niveleur et déracinant du libéralisme avec l’universalisme du Christ. Faut-il encore s’étonner que le pays réel, abandonné par tous ses pasteurs (la social-démocratie, la démocratie chrétienne, l’Église), se tourne vers les plus vociférants tribuns antisystème ?

Vers la maison de retraite

L’opposition butée de la N-VA, de l’Italie, de l’Autriche, de la Pologne, du Danemark, de la Suisse (parmi d’autres) n’est pas tant dirigée contre le Pacte lui-même que contre ce qu’il représente : une déclaration de plus en faveur d’un monde globalisé, ouvert aux flux migratoires, dans lequel aucun destin n’est proposé aux Européens, si ce n’est celui de la maison de retraite. Au-delà des saillies démagogiques et des jeux politiciens, cet épisode doit nous faire prendre conscience qu’il est urgent d’avoir un vrai débat sur la question migratoire et sur la société que nous voulons, un débat qui ne se résume pas au débitage de poncifs autorisés et identiques. Il est temps que les apologistes de l’Europe ouverte aux flux migratoires descendent de leur marchepied et, au lieu de répéter à longueur de temps les mêmes slogans big-brotheriens vides de sens, nous expliquent concrètement ce que serait une Europe encore plus ouverte et encore plus multiculturelle. Et quelle serait la place, dans cet avenir radieux, des Européens, pour qui aujourd’hui le seul choix semble être un repli identitaire propre à tous les conflits, ou une dissolution dans la "paix du désert" du capitalisme globalisé, sans frontières, sans cultures, sans différences. Dans les deux cas, c’est un avenir de cauchemar pour les peuples européens.

(1) L’auteur, bien connu de la rédaction, utilise un nom d’emprunt pour éviter des effets préjudiciables vu sa position professionnelle.