Une opinion de François-Xavier Heynen, philosophe.

Parmi les conséquences de la crise générée par le coronavirus, l’une nécessite une réponse sociétale. Au nom de notre sécurité sanitaire, nous avons interdit les rites funéraires les plus fondamentaux. Nous avons de ce fait contracté une dette à l’égard des familles endeuillées. Il est essentiel de réduire cette perte d’humanité. Pour y parvenir, et pour donner un peu de sens dans le chaos, nous pourrions instaurer la journée CoviE. Imaginons son déroulement.

Les décès habituels sont codifiés, ritualisés et socialement balisés. Avec le coronavirus, les funérailles sont vécues en dehors de tout récit apaisant possible. D’autant que la réalité est abominable : le malade est arraché à sa famille, conduit dans une chambre stérile où il meurt dans la solitude. De plus, la famille ne peut pas faire son deuil, pas même se réunir ou rencontrer des amis. Le temps du deuil est écrasé. Les proches ne le sont plus que par des écrans interposés. Le deuil est lui-même confiné, réduit à un inhumain télédeuil. Les électrons d’edeuil apportent-ils une consolation réelle aux familles éplorées ? Il est raisonnable d’en douter. Notre société a ainsi privé de nombreuses familles de funérailles dignes de ce nom.

Un hommage

Or nous avons les moyens de marquer notre empathie. Nous pourrions instaurer une journée d’hommage qui permettrait peut-être d’adoucir les peines infligées durant la crise. Imaginons son déroulement. Le matin une cérémonie officielle aurait lieu devant le Monument aux Morts sur lequel les noms des victimes auraient été ajoutés pour prouver l’importance de l’hommage rendu. Cette cérémonie se poursuivrait par des condoléances, sur place d’abord et ensuite dans la salle communale autour d’un repas.

Durant l’après-midi la parole serait laissée aux citoyens et aux différents intervenants de la crise, par exemple par des présentations ou des séances d’échanges de témoignages. A ce moment aussi les artistes seraient invités à traduire avec leurs talents les émotions suscitées par la crise. Ce serait aussi l’occasion de proposer des collectes de sang.

A 20 heures, nouvel hommage, cette fois par la musique, pour le personnel médical et pour toutes les personnes qui ont œuvré durant la crise. La soirée se poursuivrait par un bal masqué jusqu’au moment où, tous ensemble, et solennellement l’autorisation soit donnée de les enlever, ouvrant ainsi le moment des embrassades.

Humaniser les événements

Certes une telle journée ne rendrait pas les morts mais elle permettrait d’humaniser les événements. A côté du caractère cathartique, qu’il faudra examiner dans sa dimension psychologique, notre proposition vise également à donner un peu de sens aux événements. En inscrivant les noms parmi les victimes civiles sur le Monument aux Morts, en les extirpant aussi du froid anonymat des statistiques, nous reconnaissons qu’ils ont participé, bien malgré eux, à un combat. Les victimes ont légué à la science des données sur la maladie et en combinant ces informations, médecins et chercheurs peuvent mieux accueillir les patients. Ainsi, vivants et morts, scientifiques et citoyens, peuvent être unis dans une quête commune. Cela vaut bien la peine, dès que les conditions sanitaires le permettront, d’être célébré par la Journée CoviE.

Titre de la rédaction. Titre original : "Une indispensable journée CoviE"