Une opinion de Rhodi Mellek, représentante du Conseil pour une Syrie démocratique (CDS). 

Dans le nord de la Syrie, la Turquie poursuit simultanément plusieurs buts.

Le premier est de briser le mouvement d’émancipation kurde au-delà de ses frontières. Après avoir rasé plusieurs villes kurdes de Turquie (Cizré, Nusaybin…) en 2016, l’État turc souhaite poursuivre son projet nationaliste en Syrie où les Kurdes on enfin réussi, malgré la guerre, à mettre en place une administration, des écoles qui tournent à plein régime, des structures d’accueil pour les réfugiés, une force armée intégrée qui a permis à la coalition internationale de réduire Daesh, et surtout un projet basé sur l’égalité entre hommes et femmes, et sur l’égalité de tous les habitants, indépendamment de leur origine ethnique, linguistique ou religieuse.

Le deuxième objectif de la Turquie est de se poser comme alternative à l’Arabie saoudite comme pays leader du monde musulman sunnite. À cette fin, la Turquie se pose comme le défenseur de tous les groupes djihadistes qui œuvrent en Syrie. Il n’y a plus une seule milice de ce que l’on appelait l’Armée syrienne libre qui ne soit aujourd’hui ouvertement islamiste. Le sinistre Front al Nosra a ainsi été recyclé, l’étiquette a changé, mais les combattants sont employés comme armée supplétive par le régime turc en Syrie. Il en est de même pour Daesh : Les anciens de Daesh qui ont pu fuir l’avancée des Forces Démocratiques Syriennes ont trouvé un refuge en Turquie avant d’être recyclés dans d’autres unités aux noms moins compromettants. Toutes ces forces armées prônant un Islam radical et violent sont pilotées et équipées depuis Ankara. A terme, il s’agira de recomposer le vieux rêve impérial ottoman, en reprenant petit à petit des terres de Syrie.

Pour justifier son projet, la Turquie prétend avoir été attaquée par des obus en provenance des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). C’est bien évidemment de la propagande grossière. Chaque combattant des FDS est convaincu que l’avenir ne se construira que sur des relations de bon voisinage.

Quant au prétexte des réfugiés, c’est aussi une manipulation. Le nord de la Syrie accueille déjà des centaines de milliers de réfugiés de toute la Syrie et d’Irak. Vouloir refouler là les réfugiés qui sont sur le sol turc ne pourra se faire qu’au prix d’un nettoyage ethnique préliminaire. Qui en payera le prix ? Les Kurdes, bien sûr, mais aussi tous les chrétiens, les Turkmènes, les Yezidis, les Araméens et les Arabes qui ne sont pas séduits par l’idéologie panislamiste.

Trahison américaine ?

Le président américain poursuit ses propres objectifs. Mais les États-Unis sont un pays complexe. Jusque dans l’entourage proche de Trump, la décision de retrait est contestée. Le Pentagone est réticent lui aussi. Sur le terrain, la collaboration entre les militaires américains et les FDS est excellente. D’ailleurs, Trump semble avoir déjà fait marche arrière.

Les États-Unis connaissent le rôle ambigu de la Turquie, son double jeu avec la Russie et les islamistes. Or, la région est sensible : l’Iran n’est pas loin !

Les conséquences d’une invasion turque

Les conséquences d’une invasion turque sur le sol syrien sont déjà observables à Afrine, une enclave kurde qui a été envahie en janvier 2018. Les milices islamistes s’y livrent en toute impunité aux pillages, aux massacres, aux viols. La région d’Afrine, jadis prospère et libre, n’est plus que l’ombre d’elle-même. La plupart des habitants ont fui, ceux qui sont restés vivent dans la terreur, et tous les combattants islamistes qui se trouvaient plus au sud, du côté d’Idlib, y sont transférés.

Si les Turcs et leurs milices envahissent aussi les zones kurdes à l’est de l’Euphrate, il y aura une tragédie humanitaire sans précédent, des massacres, la liquidation d’un projet politique égalitaire, tolérant et progressiste. En ce qui concerne les conséquences hors du pays, je vous laisse deviner ce que feront tous les détenus de Daesh emprisonnés une fois qu’ils auront recouvré la liberté et qu’ils pourront discrètement rentrer en Europe ! Après avoir décapité tant d’innocents et acquis un entraînement solide aux armes et explosifs, ils se promèneront à Madrid, Paris ou Bruxelles.