Professeur d’histoire médiévale à l’UCL, Paul Bertrand jette un regard inhabituel sur la pandémie de Covid-19 et la manière dont nous réagissons. Entretien.

Professeur Bertrand, aujourd’hui on nous parle des variants britannique, sud-africain, brésilien… "Libération" titre en Une "Les envahisseurs". Vous qui êtes historien spécialiste du Moyen Âge et avez travaillé sur les épidémies, cela vous rappelle-t-il quelque chose ?

Les épidémies ont toujours créé une sorte de contraction sociale et géographique des individus et des institutions. On se replie sur soi, fortement. Par angoisse mais aussi par peur de l’autre, de ce qui vient de l’extérieur. Au Moyen Âge comme à d’autres époques, l’épidémie ne naît pas à l’intérieur du corps social mais vient de l’extérieur. C’est l’inconnu et on craint l’inconnu.

Un bouc émissaire ?

On essaie toujours de localiser le mal qui frappe. Ce fut le cas avec la grippe espagnole, qui ne venait pas d’Espagne. La peste de 1348 était plus insaisissable. Alors, on identifiait des personnes. On visait ceux qui sont en mouvement, ceux qui rentrent dans l’espace intérieur. Par exemple, les Juifs que les médiévaux imaginent être en mouvement sans arrêt - rappelons ici le mythe du Juif errant, qui court le monde. L’étranger et le marchand sont aussi visés. Et puis le mendiant, aujourd’hui le SDF. Sans oublier les lépreux.

Nos gouvernements réfléchissent à l’idée de fermer les frontières. Est-ce une mesure pratiquée au cours du Moyen Âge ?

Non, car les dynamiques de lutte contre les épidémies à cette époque n’étaient pas pilotées de manière très organisée par les États, en tout cas sans envisager une contrainte de la population à se renfermer similaire à la nôtre. La société actuelle, les autorités la forcent à se renfermer sur elle-même - et c’est une bonne chose. À l’époque, les gens eux-mêmes s’auto-confinaient. Ils savaient que c’était la seule façon de s’en sortir. On s’enfuyait dans les campagnes comme Boccace le raconte dans le Décaméron. Jusqu’au XXe siècle, il n’y a pas eu de fermeture des frontières.

On était plus libre au Moyen Âge que maintenant ?

Par certains côtés, oui. On a l’impression que le Moyen-Age était une époque très cloisonnée, les mains liées. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il y avait des contraintes sociales fortes, évidemment, mais ce n’étaient pas les mêmes.

Le gouvernement belge, de même que certains virologues, a mis un certain temps à reconnaître que la Belgique est un pays très touché par la pandémie de coronavirus. On peut considérer cela comme une forme de déni. Est-ce aussi une constante dans l’Histoire ?

C’est arrivé mais la part de l’État n’y apparaît pas essentielle. Un exemple. En 1320 et 1321, une petite crise climatique fragilise de plus en plus les récoltes, la famine s’installe, des maladies frappent : le taux de mortalité s’élève. Dans un premier temps, la société - pas les princes - refuse de reconnaître que la mortalité vient de l’intérieur du corps social et se convainc qu’elle vient de l’extérieur. Du coup, elle accuse les lépreux de propager des maladies, d’empoisonner les puits et les champs. Le début du XIVe siècle est plus que jamais le temps des accusations et des condamnations collectives. On montre du doigt l’autre, le différent, celui qui vit hors des normes habituelles, hors du corps social. Le roi puis la société ont accusé les Templiers auparavant et ils ont été éliminés au sens propre. En 1321, ce sont d’abord les lépreux qui sont considérés comme les boucs émissaires : pourchassés, torturés, on imagine que ces empoisonneurs agissent sur l’ordre des juifs et des musulmans d’Espagne. S’ensuivent des massacres - de lépreux d’abord, de juifs aussi. La population ne reconnaît pas la crise, la maladie. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Ce sont les autorités qui vont empêcher la poursuite des massacres. Les princes vont essayer de réguler les tensions.

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Quel est le rôle des médecins à l’époque ?

Le médecin va vite comprendre ce qui se passe, notamment lors de la grande peste noire de 1348. C’est lui qui va expliquer. Mais cela va prendre du temps. Car les médecins officient dans les grandes universités ou auprès des princes et leur discours n’est pas relayé. Au fil de l’époque moderne, le rôle des médecins va devenir de plus en plus important. Au XIXe siècle, il devient fondamental. C’est le temps des hygiénistes. L’emprise médicale devient toute-puissante, au sens où l’entendait Michel Foucault quand il parlait de "biopouvoir", c’est-à-dire que désormais le pouvoir s’appuie sur le contrôle des corps. Nous voyons actuellement ses représentants et ses héritiers, sans vouloir dénigrer leur travail remarquable.

Peut-on dire que les virologues qui passent à la télévision sont des sortes de gourous ?

Si je vous réponds, je vais me faire beaucoup d’ennemis… On a des médecins qui - dans l’œil de certains - peuvent prendre la posture de gourous. Pour prendre le cas de la France, et le dossier du professeur Raoult, c’est évident qu’en mars-avril 2020 il avait probablement ce statut de gourou, avec lequel il composait bien. Il a assumé une posture politique, en pleine prise avec la chose publique. Adulé par les uns, honni par les autres, il est apparu comme un personnage hors norme, hors cadre, charismatique. Au Moyen Âge on n’a pas de tels personnages, du moins pas dans ce cadre épidémique. Ce qui fait la différence entre alors et maintenant, c’est évidemment la communication en temps réel par les réseaux sociaux.

La société européenne n’est plus très religieuse. Il y a en tout cas une baisse du christianisme. Avant, certains considéraient l’épidémie comme conséquence de la foudre divine. Comment les gens compensent-ils aujourd’hui l’absence du religieux ?

Au premier confinement, la compensation du religieux, c’étaient les soignants. Ils ont été quasi sanctifiés, et à juste titre. Ils ont été considérés comme des martyrs. Dans certains journaux américains, il y a toujours actuellement des photos des victimes du Covid et, dans bien des cas, ce sont des gens issus du milieu des soignants ou associés au sacrifice de soi pour sauver les malades du Covid. Il y a eu aussi une autre forme de compensation : une obsession de la nourriture, de la préparation de nourriture… C’était un repli sur quelque chose de vital mais qu’on pouvait aussi partager sur les réseaux sociaux, entre la peur de manquer et la volonté obstinée de célébrer une forme de vie. Au second confinement, cette dévotion s’est un peu délitée.

Avec l’espoir que soulèvent les vaccins, la fin de la pandémie s’approche. Quelle est la capacité de rebond des sociétés ?

En étudiant la documentation de 1348, lorsque la grande peste frappe, j’ai été marqué par la raréfaction relative des documents. Les gens signent moins de contrats sur le moment même. Mais très vite, juste après, cela reprend, comme si de rien n’était. La crise devient invisible. Pourtant, le choc a été terrible. Entre 40 et 60 % de la population meurt, surtout dans les villes. Malgré cela, il y a un effet de lissage. Le rebond va donc revenir assez naturellement. Nous l’avons vu l’an dernier. Après le premier confinement, la population est revenue naturellement à un comportement habituel, sans trop d’angoisses (ce qui nous a coûté le second confinement…). La deuxième chose, c’est que nos sociétés, comme au Moyen Âge, s’adaptent très facilement.

Après 1348, on a assisté à un incroyable appel d’air. De très nombreux migrants sont venus s’installer en France en provenance d’Angleterre et des Pays-Bas. Ils sont très bien accueillis alors qu’ils ne l’avaient pas été pendant la crise. Des villes comme Bruges et Gand acceptent des migrants économiques sans problèmes. D’après Milan Pajic, un brillant jeune chercheur qui travaille avec moi, le taux de migration économique à cette époque pourrait être semblable au taux de migration lors de la révolution industrielle à la fin du XIXe siècle, avec chaque fois une intégration très réussie. C’est plutôt encourageant. Cela veut dire que les sociétés rebondissent facilement.

Les sociétés ont-elles tendance à oublier ces épidémies quand on passe au rebond ?

Si on voit les sources, après les pestes ou la grippe espagnole, on voit qu’il ne faut pas longtemps pour oublier. Cela devient un élément dans une chronique. Au Moyen Age, le chroniqueur décrivait la peste dans son paragraphe consacré à 1348. Et puis l’année suivante les choses reviennent à la normale, on passe à autre chose. Évidemment, à l’époque, on voyait les choses autrement. Les épidémies étaient récurrentes. La mort est côtoyée au quotidien. On ne confine pas encore de manière continue. C’est un sentiment un peu désespéré, entre l’acceptation et la peur au ventre. Il n’y a rien à faire contre l’épidémie. Nous aussi, nous passerons vite à autre chose mais il s’agira de ne pas oublier. Il faudra tirer les leçons et mettre en place une politique sanitaire qui soit bien meilleure que celle que nous avons connue, sans égratigner le cœur de la démocratie et les libertés, qui n’ont pas de prix.

Épinglé: la peste noire de 1348

La peste noire est le nom donné à une pandémie ayant sévi au Moyen Âge, au milieu du XIVe siècle, surtout en Eurasie et Afrique du Nord. Elle tue entre 30 et 50 % des Européens en cinq ou six ans (1347-1352), faisant environ 25 millions de victimes. (D’après Wikipédia)