Une opinion de Thérèse Denoël, auteure.

Le confinement me plonge davantage encore dans la lecture. Au regard de ce qui nous arrive, certaines œuvres peuvent être lues sous un nouveau jour. Que peuvent donc encore nous apprendre les auteurs d’autrefois ? Itinéraire au fil des pages…

Confinement, confiné, aux confins…

Cum : avec. Finis : la frontière. "Les confins" : les pays qui ont la même frontière, donc voisins, alliés ou amis… depuis le XVe siècle.

"Confiner" : toucher aux confins d’un pays, être tout proche, côtoyer, friser… "La rêverie confine au sommeil et s’en préoccupe comme de sa frontière", Victor Hugo.

Donc, rencontrer l’autre à la limite des deux territoires.

Cet intransitif est plutôt sympa. Le transitif l’est moins.

"Confiner quelqu’un" : forcer à rester dans un espace limité, enfermer, reléguer…

"Confinement" : terme de droit criminel ; la peine de l’isolement dans les prisons.

"Le confiné" : enfermé, renfermé. "L’air confiné" : non renouvelé…

"Obscurément confiné au fond de sa province", D’Alembert.

La langue va du blanc au noir !

Et nous, les confinés, nous sommes encore dans le noir… en espérant retrouver le blanc bientôt !

Peste et grippe espagnole

La grippe espagnole : 1918. 500 millions de cas. Entre 50 et 100 millions de morts. 2,5 à 5 % de la population mondiale. 2,3 millions de morts en Europe occidentale. C’est l’Espagne, qui n’a pas participé à la Grande Guerre, qui révèle l’étendue de la pandémie. Les populations affaiblies par quatre ans de guerre résistent mal. Un médecin américain du Missouri met en place un des premiers cas de distanciation sociale de médecine moderne en limitant les attroupements et en fermant les écoles. Si l’on relit l’histoire de cette grippe, cela ressemble étrangement à ce que nous sommes en train de vivre. Mais la technologie et les moyens matériels ont bien changé.

Le lien entre la mortalité de cette épidémie et la pauvreté est établi.

Dans l’ensemble du monde, cette grippe a fait plus de morts que la guerre de 14-18. Parmi les victimes célèbres, Egon Schiele, Guillaume Apollinaire, Frederick Trump, homme d’affaires, grand-père de Donald ! Et Francisco Marto qui disait avoir vu la Vierge à Fatima !

La Peste. Nous relisons La Peste de Camus. Je préfère les lettres d’amour qu’il échange pendant plus de quinze ans avec Maria Casarès. J’en lis une chaque soir avant de m’endormir en ce temps d’attente.

Il y a un an, à Tipasa, devant la stèle de Camus, j’ai lu une page de Noces. En plein Hirak, mouvement populaire plein d’espoir, la foule algérienne dans les rues chaque vendredi. C’est suspendu à cause du virus. Que pensent tous ceux qui ont participé courageusement à ce mouvement qui n’a pas obtenu grand-chose ?

Les auteurs confinés

Je relis La Chambre noire de Longwood (1997) de Jean-Paul Kauffmann. Le mot "confinement" apparaît dès les premières pages. Récit de son voyage à Sainte-Hélène, cette île du bout du monde, sur les traces de l’exilé, de son entourage, sur l’île et ses habitants aujourd’hui.
Pas la moindre sympathie pour Napoléon, bien sûr, mais deux choses me touchent.

La première, la qualité de l’écriture de Kauffmann, sensuelle, précise, directe. Il note sans cesse les odeurs, les parfums, accès au passé, à la manière de Proust. Magnifique enquête très personnelle, pleine d’humanité. Bonaparte, prisonnier condamné, va mourir sur cette île épouvantable. Tyran, dictateur, grand homme, avec des milliers de morts inutiles sur le dos, c’est selon…

Et la seconde : sans le dire dans ce livre, Kauffmann écrit sur fond de son propre emprisonnement : enlevé à Beyrouth le 22 mai 1985, il fut otage pendant presque trois ans. Il dut voyager, en plusieurs occasions, enroulé dans un tapis d’Orient où l’asphyxie l’amenait jusqu’à perdre connaissance. La suite de sa vie est marquée par ce traumatisme de l’enfermement qu’il n’évoque jamais qu’indirectement.

J’apprends qu’Arthur Rimbaud, cet autre exilé, "l’homme aux semelles de vent", est passé par l’île maudite : en 1876, déserteur de l’armée coloniale des Indes néerlandaises, embarqué à Java, pour regagner l’Europe. Le bateau a perdu un mât dans une terrible tempête, forcé de faire relâche à Sainte-Hélène.

Anne Frank confinée dans l’arrière-maison d’Amsterdam, de 1942 à 1944. Une enfant juive de 13 ans. Déportée, elle meurt du typhus à Bergen-Belsen en mars 1945. Il y a 75 ans. Elle a écrit son journal dont on retrouve les pages éparpillées après l’arrestation. Un best-seller. Mais réalisons-nous vraiment ce qu’a vécu cette enfant ?

Mariana Alcoforado, confinée dans son couvent de la Conception à Béja, par la volonté de sa mère. A-t-elle ou non écrit les Lettres portugaises au chevalier de Chamilly, publiées par Gabriel de Guilleragues ? Voilà que ce confinement nous donne ce chef-d’œuvre de la passion.

Le monde bascule la tête en bas

Je lis et relis. Je commande de nouveaux livres. Plus de cinq semaines que je suis confinée. Comme des millions de gens dans le monde. Mais dans un cadre confortable. Que font les confinés dans la misère ?

Il nous semble que le monde bascule la tête en bas. Que nous payons la démesure des puissants et la nature malmenée. Et que cela n’en finit pas. Nous avons peur.

Chaque jour, on nous assène le nombre de décès.

Nous nous aidons des ordinateurs, des smartphones, des téléphones. La puissance de la technologie ou le dérisoire de nos efforts face à la puissance de la maladie ?

D’après Shakespeare, Roméo et Juliette sont morts à cause de la peste. Le Frère Laurent qui devait remettre à Roméo, exilé à Mantoue après le meurtre de Tybalt, la lettre l’avertissant de la mort feinte de Juliette, n’a pu le faire car Mantoue était confinée à cause de la peste ! Alors Roméo se tue et puis Juliette. Morts inutiles des jeunes amants.

Puis il y a ceux qui luttent en première ligne contre ce démon : infirmières, médecins, éducateurs, soignants, cuisiniers, etc. Ces vaillants qui n’arrêtent pas, nuits et jours… Et le facteur qui me tend le courrier avec un sourire !

Mon Dieu, faites qu’ils tiennent bon !

Titre original : "Confetti du confinement"