C’est la valeur minimale de la démocratie – le côté pacificateur de l’alternance au pouvoir – qui a été attaquée à Washington, note Pierre-Étienne Vandamme, Chargé de recherche FNRS en philosophie politique (ULB). Entretien.

Quelle charge symbolique ont les images de ce mercredi soir qui présentent le Capitole, siège de la démocratie américaine, envahi de manifestants ?

"Même si ces images ne représentent “que” quelques milliers d’électeurs de Trump – les plus fanatiques – elles sont évidemment choquantes. Cela d’autant plus que le sang a coulé et qu’une personne a été tuée dans le Capitole. Cela me rappelle la formule du philosophe italien Norberto Bobbio qui soulignait que la valeur principale de la démocratie était de permettre de changer de gouvernants sans bain de sang. Le fait qu’il ait fallu abattre une personne pour mettre fin à cet assaut du Capitole est donc symboliquement très fort, même si les choses semblent se calmer."

Peut-on dire qu’on a assisté à un blasphème contre l’idée démocratique ?

"Dans un sens oui, car la clé pour la stabilité de la démocratie, ainsi que ce qui fonde une démocratie, c’est l’alternance pacifique du pouvoir. Aux États-Unis, malgré tous les défauts de cette démocratie, on connaissait depuis des siècles de telles alternances pacifiques. La dignité et la simplicité avec lesquelles l’administration Obama avait laissé sa place en 2016, et cela alors qu’il y avait un assez large consensus parmi les élites contre Trump, m’avaient d’ailleurs frappé. C’est devant de tels exemples, et devant ce qui arrive aujourd’hui, que l’on voit que la stabilité d’une démocratie tient beaucoup aux attitudes des politiciens, et pas seulement aux institutions. C’est l’attitude d’Obama et des siens qui préservaient la démocratie. Aujourd’hui, c’est l’attitude de Trump qui la menace alors que les institutions n’ont pas changé entre-temps."

Trump, son attitude et son refus d’admettre le verdict des urnes mettent donc gravement en danger la démocratie ?

"À court terme, je pense qu’elle va s’en sortir, mais à long terme cela peut participer à une forme d’érosion de l’allégeance aux institutions. Or, une démocratie repose sur un respect des institutions. Le fait qu’un leader comme Trump incite à ne pas accepter la défaite peut contribuer à une érosion du soutien à la démocratie au sein de la population."

Jusque chez nous ?

"L’Europe n’a pas attendu Trump pour connaître des phénomènes d’érosion de la démocratie. Pensons à la Pologne ou la Hongrie. Maintenant, le fait que l’une des plus vieilles démocraties du monde, qui n’a par ailleurs pas hésité à donner des leçons de démocratie, soit touchée par un tel phénomène est symboliquement très fort. En Belgique, nous bénéficions de garde-fous avec un système proportionnel qui oblige les partis à coopérer et qui engage une logique plus consensuelle. Or, les démocraties majoritaristes, divisées entre deux grands partis, sont en général plus instables et polarisées. Néanmoins, aucun garde-fou ne nous prémunit entièrement contre de tels débordements, car ce qui compte pour la santé d’une démocratie, en plus des institutions, c’est l’attitude des citoyens et des politiciens. La démocratie peut donc être mise en danger partout si ces attitudes évoluent, si par exemple nous en venons à considérer, comme beaucoup aux États-Unis, que les partisans d’un autre parti sont des ennemis à combattre plutôt que des adversaires qui ont le droit d’avoir un avis différent et de le faire valoir."

Comment Biden pourra-t-il s’y prendre pour revigorer la démocratie dans son pays ?

"Ce sera très compliqué. Un des grands défauts de la démocratie américaine est qu’elle est pratiquement ingouvernable. Le système de freins et de contre-pouvoirs, séduisant sur papier, est en fait très paralysant. On l’a vu avec Obama et sa difficulté à mettre en place sa réforme des soins de santé. Il faudrait donc réformer la démocratie américaine, mais la manière dont elle est conçue freine de telles réformes. Je ne suis donc pas très optimiste. Sans compter que beaucoup de citoyens américains n’ont pas accès aux listes électorales (tant les procédures sont complexes pour y être inscrit) et que le pouvoir des électeurs est lui-même très inégalitaire face à l’influence des lobbys et des grands donateurs qui peuvent financer les campagnes comme ils le souhaitent. On était donc déjà dans une démocratie défaillante depuis des années, mais si la valeur minimale qui subsistait – le côté pacificateur de l’alternance au pouvoir – est désormais attaquée, on se retrouve avec une démocratie très fragilisée. Les événements de cette semaine sont encore loin de faire chuter la démocratie américaine (les réactions de la majorité des électeurs et des élus montrent qu’elle est toujours debout), mais ils l’abîment encore davantage."