Une opinion d'Etienne Hubin, professeur au lycée Mater Dei à Woluwé-Saint-Pierre.


Le jeu crée et encourage le rêve, alors que l’école le brime. Si les jeunes passent leurs nuits devant des jeux vidéo, il faut se poser la question de ce qui fait défaut à un système scolaire créé au XIXe siècle.


Professeur d’histoire dans un lycée bruxellois bien connu depuis plus d’un quart de siècle, je prends la plume ici pour réagir face à une certaine conception de l’enseignement relayée régulièrement dans les médias. En lisant et relisant ces chroniques, en écoutant certains reportages, j’éprouve à la fois de la tristesse et de l’incompréhension. De la tristesse, tout d’abord, face à des descriptions qui me semblent totalement caricaturales du quotidien de l’enseignant. Tristesse en constatant le fossé énorme entre certains professeurs qui s’efforcent de faire "régner l’ordre", enfin, leur ordre, à des gamins dont les préoccupations sont bien souvent à des années-lumière de ce type d’état d’esprit.

"À la maison, on ne parle pas"

Incompréhension aussi face à une conception de l’enseignement et de l’éducation qui me semble d’un autre âge. Qui sont les jeunes que nous avons quotidiennement dans nos classes ? Des gamins d’origines diverses, de familles souvent disloquées, recomposées. Des jeunes tiraillés entre les cours et le smartphone, entre le besoin d’être connectés en permanence et celui d’exister. Des enfants qui ont besoin de repères solides, certes, mais surtout d’être écoutés, compris, rassurés. De nombreux jeunes me disent très régulièrement qu’à la maison, on ne parle pas, on ne débat pas, on n’écoute pas. Au risque de décevoir certains enseignants, je ne commence jamais mes cours par "Bonjour, asseyez-vous, prenez votre cours et votre manuel". Je commence toujours par demander aux élèves comment ils vont, si la journée se passe bien. Les jeunes que nous avons en charge dans nos classes, de quoi ont-ils d’abord besoin ?

Ce qu’ils ne nous disent pas

Pas de "métaphores en poésie", ni de connaître "le déroulement de la photosynthèse" ou la dernière démonstration de mathématique qui leur semble si abstraite. Non, avant tout, ils ont besoin d’avoir devant eux, pas face à eux, des adultes qui les comprennent, qui les rassurent. Mais pour cela, la qualité première et à la base de tout enseignement, c’est à mon sens l’écoute. Arriver à écouter ce qu’ils ne nous disent pas nécessairement !

Souvent, devant des grilles de points désastreuses, j’entends des collègues affirmer que l’enfant ne travaille pas, n’en fait pas une… Les élèves ne seraient plus capables de se concentrer ! Pourtant, des nuits entières devant des jeux vidéo, ils y arrivent bien ! N’y a-t-il pas là une piste d’investigation intéressante ? Si les jeux vidéo ont un tel succès, s’ils sont en concurrence avec l’école (nombre de jeunes arrivent le matin exténués après des heures devant l’écran), c’est qu’ils illustrent tout ce dont l’école, dans sa conception actuelle, est incapable. Dans le jeu, le jeune se retrouve face à des défis que l’on pourrait qualifier d’épiques : sauver la planète face à des envahisseurs monstrueux, gagner un conflit qui pourrait mettre en péril l’humanité tout entière… Le défi de l’école, c’est une note qui permet de passer dans la classe supérieure… Le jeu crée et encourage le rêve, alors que l’école le brime.

Ne jamais s’ennuyer

Combien de fois ne nous a-t-on pas dit lorsque nous étions en classe : "Tu es encore dans la lune…" À l’école comme en famille, l’enfant doit absolument être occupé, faire ceci ou cela, participer à des activités à répétition car le mot d’ordre semble être : "Il ne faut pas que mon enfant s’ennuie !" Or, un enfant qui s’ennuie est un enfant qui met en œuvre son imagination…

Le jeu encourage l’esprit de collaboration. Ensemble, nous sommes plus efficaces. Ensemble, nous pouvons atteindre des objectifs plus importants. L’histoire de l’humanité nous démontre que le repli sur soi mène à la catastrophe. Collaborer, à l’école, est souvent synonyme de tricherie… Le jeu permet l’apprentissage.

Combien de fois ai-je entendu lors des conseils de classe des collègues dire que tel élève est jouette, et donc, forcément pas attentif. Jouer serait donc en opposition avec apprendre ? Mais tous les mammifères apprennent en jouant. Pourquoi ferions-nous exception ? Il faut remettre au cœur de l’école l’envie d’apprendre. Tous les enfants ont naturellement un appétit de connaissance. Tous les enfants posent des questions. Il suffit de voir leur fierté d’accéder en première primaire avec l’envie d’apprendre à lire et à écrire. Ils déchantent vite, c’est une évidence ! Mais pourquoi ? Parce que tout simplement un système scolaire conçu au XIXe siècle ne peut plus être en adéquation avec un monde qui n’a plus rien à voir avec cette période dite "industrielle".

Un cours n’est pas une guerre

L’élève n’est pas une matière première qu’il faut transformer, le plus rapidement possible (le redoublement coûte trop cher), en adulte performant. De nombreux professeurs, même et peut-être surtout dans les écoles dites "privilégiées" comme la mienne, entrent en classe en se disant qu’il faut "tenir bon". Non mais je crois rêver ! Un cours, ce n’est pas une guerre, ce n’est pas une check list à cocher ! Un cours, c’est un partage, un échange.

Pourquoi fais-je toujours ce métier avec autant de passion et la même envie depuis toutes ces années ? Tout simplement parce que les jeunes m’apportent autant que ce que je peux leur proposer. Il faut arrêter de prendre les gamins pour des imbéciles. Ils ont bien des choses à nous apprendre, à nous qui croyons savoir parce que nous avons vécu.

Les profs, ces élèves idéaux

Certains professeurs ont peut-être été des élèves idéaux. Ils n’ont jamais essuyé de commentaires acerbes sur leurs opinions dans leur dissertation. Ils n’ont jamais regardé, ne fût-ce qu’une seconde, sur la feuille de leur voisin. Ils n’ont jamais oublié leur manuel pour une raison x ou y. Ils ne se sont jamais collés au radiateur en entrant en classe parce que les couloirs de l’école étaient bien chauffés. Ils n’ont sans doute jamais fait la moindre bêtise lors de leur voyage de rhéto, évitant ainsi la punition humiliante de voir, à leur insu, leur sac de voyage fouillé par leurs professeurs…

Cette vie de prof que l’on nous décrit trop souvent, c’est vrai qu’elle a tout d’une routine. Désespérante et extraordinairement pathétique !

Un guide laissant rêveur

Je terminerai par une petite anecdote que je raconte à chaque rentrée à mes nouveaux élèves. Il y a quelques années, alors que je traversais une partie de l’Inde à vélo, je me suis retrouvé par hasard dans une petite école pour les enfants pauvres de Khajuraho. Cette école, aménagée dans d’anciennes étables, est entièrement gérée par des professeurs bénévoles qui enseignent aux enfants défavorisés de Khajuraho les rudiments de l’écriture, de la lecture, du calcul et de la langue anglaise. Cette école est gratuite et mixte, accessible à toutes les castes, ce qui élimine déjà pas mal de préjugés et de tabous tenaces. Quelques jours plus tard, dans le site archéologique situé non loin de la petite école, un jeune d’une vingtaine d’années m’accoste pour me proposer ses services de guide. Il me parle avec ferveur des femmes, de l’amour, de la religion. L’anglais qu’il maîtrise à la perfection, il le doit aux instituteurs que j’ai rencontrés l’autre jour. Ce boulot de guide nourrit aujourd’hui sa famille ! Comme quoi, oui, une autre école est possible, une école où la passion n’est pas que dans le programme, et les rêves d’avenir ne sont pas que des mots…

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Une autre école est possible"