Opinions Elle fait rêver mais s’attire aussi pas mal de critiques. Et si on arrêtait la monnaie unique ? Et si le Brexit se réalisait ? Demandeurs d’asile, environnement, recherche, coopération… : demandons-nous si nous aurions fait mieux sans Europe.

UNE OPINION D'ETIENNE DE CALLATAY, CHRONIQUEUR (Université de Namur) 

Les rêves sont rares, dit-on. Heureusement alors qu’il y a l’Europe comme nous la connaissons parce que, pour ce qui la concerne, les rêves abondent. Certains rêvent d’une Europe ouverte à ceux qui ne font que fuir le déluge et d’autres d’une Europe en pointe sur la transition environnementale. Il en est aussi qui rêvent d’une Europe où la Belgique ne jouerait plus au football contre la France, où les journaux allemands n’insulteraient plus la population grecque, où nous n’aurions plus ni intérêts notionnels ni tax shelter culturel, outils de flibuste fiscale et où le ministre-Président wallon n’appellerait plus au "nationalisme wallon" ou son successeur à "acheter wallon".

L’Europe suscite d’autant plus les rêves qu’elle a le don de s’attirer les critiques. Dans une précédente chronique, nous avions évoqué le poids des lobbies dans les décisions européennes. L’Europe vient d’en remettre une couche avec la directive sur la protection des secrets d’affaires, qui affectera journalistes, lanceurs d’alertes et citoyens trop actifs. Peut-être est-ce, à l’avant-veille du référendum anglais sur le Brexit, pour donner raison à Shakespeare, lui qui a écrit dans "Antoine et Cléopâtre" que " Les mauvaises nouvelles sont fatales à celui qui les apporte" . Quoi que l’on en pense, c’est faire preuve d’une déconnexion par rapport à l’opinion publique, et avec un anti-timing parfait, à l’heure où sortent les "Panama Papers".

La critique envers l’Europe doit oser être fondamentale. Ainsi, il faut poser la question de savoir si, en arrêtant les compteurs à aujourd’hui, la création de la monnaie unique ne présente pas un bilan globalement négatif. En supprimant l’outil d’ajustement qu’était la dévaluation de la monnaie nationale et en facilitant l’endettement dans les pays faibles, sans introduction, simultanément, en substitution, de mécanismes de stabilisation, l’euro a, à ce jour, un coût qui dépasse les bénéfices. Mais peut-être est-ce voulu, en extrapolant la pensée de Jean Monnet pour qui l’Europe allait se faire dans les crises. Ici, nous aurions recherché la crise pour se mettre dans les conditions d’une intégration plus poussée. C’est Echternach mais avec de sérieux dégâts collatéraux. Plus largement, mettre en avant l’intégration économique et monétaire comme précondition à l’intégration politique, comme l’a encore fait tout récemment le rapport dit des cinq présidents, n’est pas de nature à susciter l’adhésion populaire.

Aucune issue enthousiasmante n’est possible pour le référendum britannique. Un rejet du Brexit ne transformera pas les Anglais en europhiles, et l’Europe ne pourra progresser. En cas de Brexit, la prudence et la peur de la contagion gèleront l’Union. L’alternative, à savoir une attitude commerciale dure avec les Anglais et un projet d’intégration ambitieux créeront une incertitude majeure, et il est loin d’être acquis qu’il y aura une volonté pour un grand bond en avant. En même temps, ce référendum a une double qualité, d’être le révélateur du mal-être de ceux qui se sentent les victimes de l’évolution de la société et de faire admettre que, face à des questions qui ne sont plus techniques mais politiques, le "fédéralisme clandestin" n’est plus admissible. Le déficit démocratique de l’Europe n’est pas plus soutenable que la dette publique grecque.

Ceci dit, les rêves sont importants, et les critiques aussi, mais les uns et les autres doivent faire droit à la raison qui veut que l’existant soit évalué aussi en fonction des alternatives. L’Europe n’en fait pas assez pour les demandeurs d’asile et l’environnement, pour la recherche et la coopération, ou encore contre les lobbies et la violence. Il ne saurait être question de s’en satisfaire mais pour chacun de ces manquements il faut se demander si nous aurions fait mieux sans Europe. La réponse a beau être claire et constante, il faut régulièrement reposer la question. Et si l’Europe nous fait enrager, c’est qu’elle reste notre meilleur espoir.