C’est une vérité que tout journaliste, ou même tout citoyen, doit faire sienne. Tous les gouvernements mentent y compris les plus vertueux ou les plus démocratiques. Il ne s’agit pas ici de sombrer dans un complotisme primaire mais tout simplement de rappeler certaines choses qu’il faut garder à l’esprit quand on écoute parler un dirigeant politique. Oui, les gouvernements mentent. Certains, le font par simple omission. Parce qu’ils considèrent que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Que la population n’est pas prête à tout entendre, ou capable de tout savoir, surtout les informations les plus alarmantes.

Qu’ils soient démocratiques, autoritaires ou même dictatoriaux, les régimes partagent souvent le même postulat selon lequel il est préférable de ne pas parier sur la maturité du peuple. Lui dire les choses telles qu’elles sont devient alors un acte dangereux susceptible d’engendrer la panique et des troubles. Une autre motivation, que l’on retrouve quelle que soit la nature des pouvoirs, mais qui vaut surtout pour les plus autoritaristes, consiste à mentir pour cacher l’incompétence et les échecs des dirigeants.

Dans un contexte où les libertés sont étouffées – cas de l’Algérie mais aussi de nombre de pays comme l’Égypte du maréchal Sissi, l’Inde du premier ministre Modi ou le Brésil de Bolsonaro – les efforts des dirigeants sont souvent orientés vers la volonté de redessiner la réalité. Il y a alors les faits réels et ceux que l’on proclame et invente pour masquer ses limites et manquements. Les fameux "faits alternatifs" chers à Donald Trump ne sont pas autre chose. Dès lors, le mensonge devient une seconde nature. Une façon de faire et d’être. Parfois, certains dirigeants finissent même par croire à leur propre fantasmagorie.

Le cas du Covid-19

La pandémie de Covid-19 est la parfaire illustration de ce qui précède. En Algérie, des dizaines de praticiens, de gens sur le terrain, tirent la sonnette d’alarme et affirment que la situation est très grave. Faut-il s’en étonner quand on sait que les mille milliards de recettes pétrolières et gazières empochées en moins de vingt ans n’auront guère servi à réhabiliter un secteur hospitalier en jachère depuis les années 1980 ? Pour nos dirigeants et ceux qui les servent, tout va bien ou presque. S’il y a des problèmes, c’est parce que la population n’est pas sérieuse et qu’elle ne respecte pas les mesures de distanciation physique (préférons cette expression à celle de distanciation sociale) et les gestes barrière.

Il est évident que le manque de civisme des uns, le déni des autres quant à la virulence de la maladie, sont un problème. Le refus de porter le masque chirurgical (pourquoi diable l’appelle-t-on bavette ?) ou bien le fait de le porter de manière fantaisiste comme s’il s’agissait d’un foulard à nouer autour du cou, méritent des campagnes de sensibilisation et de mobilisation. Mais peut-on croire des autorités qui n’ont de cesse de mentir au peuple depuis des décennies ? Quel crédit accorder aux déclarations gouvernementales quand on a pris l’habitude de ne les écouter que d’un quart d’oreille ?

Revenons à l’incompétence, cette fille de l’autoritarisme. Quand le contexte politique interdit la critique, quand les libertés sont rognées, quand la violence, physique ou judiciaire, s’exerce contre les récalcitrants, alors rien ne peut plus empêcher les incapables de régner en maître. Puisqu’il n’y a plus de contre-pouvoir, l’incompétent comprend vite qu’il a de beaux jours devant lui pourvu qu’il serve le pouvoir avec fidélité. Un directeur de la santé incapable sait qu’il sera indéboulonnable pour peu qu’il se ménage les bonnes amitiés et les bons relais. Le praticien ou le journaliste qui chercheront à le mettre en cause pour ses manquements et son incompétence en seront pour leurs frais. C’est même contre eux que le système se retournera.

Créer l’illusion d’un autre réel

Autoritarisme et incompétence vont donc de pair, l’une alimentant l’autre. Pour exister, pour donner le change, pour créer l’illusion d’un autre réel, l’incompétent a tout intérêt à faire parler la menace et la force sur les seuls sujets qu’il maîtrise. A l’armée, nous avions un officier impitoyable quant à notre mise. Un tour d’oreille pas assez net, des chaussures mal cirées, un mauvais plis du pantalon, un bouton manquant à la vareuse, et la permission du week-end sautait. Tout cela n’était que du vent car, dès le premier bivouac, il fut constaté que l’homme était incapable de lire une carte ou de mener une section d’un point à l’autre par une nuit sans lune.

Depuis l’hiver dernier, l’épidémie de Covid-19 montre un peu partout dans le monde comment nombre de pays étaient, et restent, incapables d’y faire face. Dans certains cas, rares, les gouvernements ont fait face avec humilité en reconnaissant leurs limites comme, par exemple, en Allemagne. Dans d’autres, c’est un mélange de mensonges visant à nier toute impréparation et de volonté d’aller de l’avant en corrigeant le tir comme si de rien n’était et sans avoir à rendre des comptes. Le cas français en est la parfaite illustration.

Aux Etats-Unis, Donald Trump aimerait que l’on teste moins ses compatriotes afin que les chiffres des contaminations au Covid-19 soient moins accablants. En Algérie, on menace les journalistes qui font tant bien que mal leur travail en tirant le signal d’alarme. Dans les deux cas, c’est la même logique de fuite en avant qui cherche à s’imposer. L’Histoire montre que minimiser les problèmes ou les taire mène toujours à des catastrophes bien plus grave. Il n’y a rien de plus impitoyable et opiniâtre que le réel.

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