Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école secondaire s'exprimant à titre personnel.

Trump est parti, l'Amérique est restée. Les images du Capitole ne cessent d'étonner par leurs personnages caricaturaux de série B, hirsutes, ventrus, en camouflage, etc. S’il est bien que le nouveau président veuille créer l'unité autour des grandes valeurs qui nous ont souvent fait admirer son pays, force est de constater l’existence de véritables sous-continents dans les États-Unis. Il s'agit d'une réalité et il faut l’interroger à l’occasion de sa visibilité de plus en plus prononcée.

La difficulté vécue aux USA avec l'esprit critique laisse pantois : des États enseignent le créationnisme comme une vérité de même valeur que l'évolution ; des gens essayent de prouver que la Terre est plate (1) ; la distinction entre vrai et faux s’efface au profit d'un espace intermédiaire - celui des complots. Cette difficulté naît de l’appréhension de la Bible comme du "livre sans erreur" par manque de formation suffisante pour affronter l’inverse. Pour la majorité évangéliste ou baptiste, il faut éradiquer toute vérité qui contredirait la Bible.

"Bible Belt", "Proud boys" et Satan

La part évangéliste et/ou sous-cultivée des États-Unis et l'islam intégriste forment ainsi un couple qui fonctionne en miroir, dans une dynamique de violence. Rien de plus proche en effet que ces deux mondes se référant chacun à un texte unique, univoque, non soumis à la critique. Dans la Bible Belt (2), dont est issue une bonne part des Proud boys, "en attendant la fin du monde, on est antisémite, anticatholique, anticommuniste, homophobe, ségrégationniste, isolationniste. Loin, là-bas, à Washington, New York et autres Babylone, triomphent Belzébuth" - sans compter le monde extérieur "dominé par l’Antéchrist" et "les organisations internationales au cœur d’une conspiration planétaire.(3)" Que faut-il changer pour avoir le discours islamiste sur le monde satanique… américain ?

Le "christianisme sioniste"

Israël est un enjeu fondamental pour l'un et pour l'autre. Le sionisme américain se rattache à l'idée ancrée depuis les premiers colons que la "nouvelle Jérusalem", ce sont eux. Dans un apocalypticisme obsessionnel qui mène aux extrémismes(4), on travaille à rassembler tous les Juifs en Israël (qu’il faut donc protéger) puisque c'est seulement lorsqu’ils auront tous été rassemblés que le grand combat final pourra avoir lieu, écrasant définitivement et en vrac les ennemis du Peuple élu (lisez bien sûr les seuls "bons chrétiens" au sein des USA). "Dans l’imaginaire du ‘christianisme sioniste’ qui représente la tendance dominante au sein des couches populaires américaines (5), le rassemblement de tous les Juifs autour de Jérusalem n’est que le prélude à leur disparition. (…) ‘Des rigoles de sang inonderont la grande vallée entre la Galilée et Eilat, alors que 144000 Juifs baisseront la nuque devant le Christ et seront sauvés, tandis que tous les autres périront dans la mère de tous les holocaustes.’(6)" Ici aussi, un certain Islam ne reniera rien. Cette dangereuse amitié pour Israël se mêle à l’anti-islamisme quotidien des télévangélistes. Ceci éclaire une série de courts-circuits amour-haine entre les États-Unis, les pays arabes, Israël...

L'enjeu pour notre Vieux Continent, à juste titre reconnaissant aux États-Unis de nous avoir aidés à nous délivrer du totalitarisme nazi puis de nous avoir protégés du totalitarisme socialiste soviétique, est de ne pas rester aveugles, ayant notre expertise historique, philosophique et religieuse pour permettre une compréhension scientifique et croyante des textes religieux (Bible et Coran).

Le politiquement correct aussi

À voir les "fiers garçons" du Capitole, ce n'est pas gagné de récupérer aux States des décennies de politiquement correct dans l’enseignement. On a écarté de l’Histoire et des sciences ce qui choqueraient l'une ou l'autre opinion religieuse, morale ou nationale. Bref : refusons d'évoquer la complexité du monde, voire même le réel – le propre du totalitarisme étant de plier le réel à son idéologie et non l’inverse. La Terre est donc bien plate et que périssent ceux qui le nient !

Arendt note que "le sujet idéal de la domination totalitaire n'est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre faits et fiction (c'est-à-dire la réalité de l'expérience) et la distinction entre vrai et faux (c'est-à-dire les normes de la pensée) n'existent plus." Une leçon à vite prendre ici avant de continuer à vouloir effacer ce qui gêne plutôt que d’en parler.

>>> (1) Ce ne sont pas des éléments neutres, la création est un mythe qui crée une source d'autorité certaine. Sur ce point, cf. Arendt, "En guise de conclusion" (1951). Les Origines du totalitarisme, Gallimard, 2002, p. 867.

>>> (2) La « ceinture de la Bible », au Sud-est, zone rigoriste correspondant grossièrement aux États sécessionnistes.

>>> (3) Colosimo, Dieu est américain. De la théodémocratie aux Etats-Unis, Fayard, 2006, pp. 114, 115 ; p. 124.

>>> (4) Cf. Arendt, op.cit., p. 837. Cf. Delumeau, Entretiens sur la fin des temps, collectif, Fayard, 1998.

>>> (5)Vers 2005, on aurait compté 14 millions de « chrétiens sionistes » et 40 millions de sympathisants.

>>> (6) Lindsey, Hal, The Late Great Planet Earth, 1970 : 35 millions vendus aux USA. 144.000 est le nombre des élus selon l’Apocalypse, devenu une obsession totale par sa limitation alors qu’en bonne exégèse des chiffres, il signifie juste le contraire, un nombre sans limite (12*12*1000).

>>> Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original: "Trump est parti"