Opinions
Une opinion de Jean-Michel Blaude, étudiant en troisième année de bachelier en droit à l'Université Saint-Louis, membre de la Conférence Olivaint.


L’étude de ces deux langues lors du secondaire m’a permis d’intégrer trois apprentissage : la maîtrise de la langue, l’ouverture de l’esprit et la capacité à mieux nous situer dans notre propre Histoire et à l’interroger.


La marche du Pacte d’excellence a suivi son cours le 6 février dernier, par un vote de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La nouvelle m’est arrivée alors même que je me remémorais mes récentes années de secondaire, et leurs cours de latin et de grec. Je me suis alors interrogé sur l’avenir de l’étude de ces deux belles langues à l’école. Car après tout, quelle folie, pourrait-on penser ! Ces élèves qui donnent un temps persévérant de leur part à étudier une langue que, faute de pouvoir trouver un interlocuteur, ils ne pourront plus entretenir sitôt leur rhéto terminée. En ce début de siècle de technicité toujours croissante, ne serait-il pas judicieux de consacrer ce temps précieux à des sujets aboutissant sur une application plus concrète, plus utile ou lucrative ?

Les trois apprentissages

C’est ce que j’ai pu me dire, il y a presque neuf années de cela. Mon choix, pourtant, fut de me lancer dans cette voie. Un certain temps s’est écoulé depuis que j’ai pris congé de Homère, Virgile, leurs collègues et leur charabia. Ce souvenir évoque, et il m’appelle à prendre du recul. Un instant, je souhaiterais sortir avec vous de cette logique, pauvre et courte, de la stricte utilité économique, pour discerner ce que j’ai effectivement reçu de cet enseignement. Je vois trois choses, trois "fruits" que ces études m’ont prodigués : la maîtrise de la langue, l’ouverture de l’esprit et la capacité à mieux nous situer dans notre propre Histoire et à l’interroger.

De nombreux élèves, par ces mêmes études, reçoivent et conquièrent patiemment ces "fruits". Je soutiens que leur travail n’est pas vain, et que cette étude leur profitera, à titre personnel, mais aussi à la société dans son ensemble. Nullement, je ne prétends faire un plaidoyer complet de l’enseignement des langues classiques, ni ne méconnais que bien d’autres voies apportent ces mêmes fruits ; je laisse à votre jugement cette réflexion personnelle qui, néanmoins, aboutit à une conviction.

L’exercice de traduction

En premier lieu, la langue. Qu’apprend un latiniste ou un helléniste, au fait ? Il tente, dans une autre langue, de lire et comprendre des idées - et Dieu sait combien dans la bouche des orateurs, poètes ou philosophes antiques, elles peuvent être élaborées, longues, complexes et belles dans leur expression - en s’efforçant ensuite de les restituer le plus fidèlement possible dans sa langue maternelle, c’est-à-dire à en communiquer sans faute le sens mais aussi la forme. Mais comment peut-il parvenir à un exercice aussi complexe ? Par un long apprentissage de la langue traduite, mais surtout de la sienne, celle dans laquelle il traduit !

L’exercice de traduction implique de connaître la grammaire, le vocabulaire et la culture d’une autre langue, pour aussitôt se pencher sur ceux de la sienne. Ainsi, l’élève apprend petit à petit à apercevoir l’architecture qui structure tout langage ; il apprend à se familiariser avec les fonctions des mots, phrases et parties de phrases ; il développe le réflexe de poursuivre une compréhension toujours plus fine du sens des mots, et pour ce, il devient attentif à leur origine ; il affûte sa sensibilité à la diversité, la beauté et la densité du style de la langue, et par là, il développe ses propres moyens d’expression. Et j’en passe ! Mais le résultat est là : l’élève maîtrise mieux sa propre langue, car il s’est aguerri à l’exercice de confronter, dans sa forme et sa signification, une même idée, unique, à deux langues, différentes. Non seulement il habite mieux sa propre langue, mais son esprit est aussi entraîné à en pénétrer d’autres avec plus de subtilité.

Des regards plus nuancés

En deuxième lieu, l’ouverture d’esprit. Comment le latin ou le grec peuvent-ils nous pousser à poser des regards plus nuancés sur le monde ? La réponse se trouve dans deux opérations familières à leur apprentissage : la recherche de la précision dans la langue d’une part, et d’autre part, l’effort de comprendre une idée émise par un autre, dans un contexte tout à fait étranger. Je m’explique : celui qui prend l’habitude des mots est comme un peintre qui dispose de plus de couleurs et du même coup, de plus de "nuances" sur sa palette. Il sera capable de fournir des peintures plus riches et chatoyantes en jonglant avec ces nombreuses couleurs et leurs compositions. De même, il sera capable de mieux les déceler dans les peintures d’autrui. Et ce n’est pas fini ! S’il a eu l’occasion de se confronter avec d’autres peintres, il aura appris à regarder la peinture dans les yeux d’un autre. Il ne se satisfera plus du premier regard qui forge le premier jugement. Il posera un autre regard qui cherche, en plus, à voir, derrière la peinture, celui qui l’a faite dans la vie et les circonstances qui étaient les siennes.

Voilà à quoi s’exerce un latiniste en dialoguant, par l’intermédiaire de leurs écrits, avec des Romains, et un helléniste avec des Grecs. Ceux-ci lui sont pourtant distants de milliers de kilomètres, de plus de deux millénaires et de tant de révolutions historiques et culturelles… Cet exercice oblige à un surpassement, à s’immiscer dans la tête, la vie et le monde d’une personne très différente afin, au bout du compte, de l’écouter et de la comprendre.

Mise en perspective

Alors vient en dernier lieu la mise en perspective. Avec un complément d’histoire, nous apprenons que ces deux civilisations se perpétuent dans la nôtre par l’Histoire et par la langue et le droit des Romains, ou encore la raison, les questionnements et les cités des Grecs. Cela, nous en prenons conscience avec plus de clarté encore, lorsque forts de l’étude de leur langue, nous dialoguons avec leurs représentants les plus connus. Ils nous montrent bien des choses : que des questions qui nous habitent ont été posées bien avant nous, que tant d’assemblées ont connu des luttes et des débats tragiques comme nos propres parlements peuvent en être agités, que l’Homme est toujours livré aux mêmes combats contre le monde et contre lui-même. Nous réalisons alors que nous, hommes et femmes du XXIe siècle, ne sommes ni les premiers génies de l’Histoire, ni les créanciers que nous pensions être. Notre civilisation est débitrice de civilisations disparues. Qui l’eût cru ? Humainement et intellectuellement, nous pouvons en recueillir de l’humilité et plus de clairvoyance sur notre existence.

Mon dernier espoir ? Que de nombreux professeurs, passionnés et doués dans leur art, continuent à voir le jour et à transmettre, avec hauteur de vue et pédagogie, et à de toujours plus nombreux élèves, ce gigantesque héritage.

Intertitres et chapô sont de la rédaction.