Une opinion d'Alexandre Detroux, doctorant sous mandat FNRS en sciences politiques (ULB/UCLouvain).

À l’heure d’aborder la sortie de crise et de procéder à des choix structurants pour la société post-covid 19, un appel aux responsables politiques à éviter à tout prix le retour au status quo : une croissance décorrélée des besoins des humains et de leur environnement. 

Le moment approche où l’intérêt médiatique convergera vers l’ "après", les mesures à prendre pour rétablir le pays suite à un arrêt prolongé. Le cadrage du débat risquerait de se faire dans des termes souvent entendus dans les jours passés. Des journalistes qui s’inquiètent du prix du baril de pétrole, du dévissement des bourses, d’une croissance mondiale en déclin ; des responsables politiques et experts justifiant que sans croissance, il sera difficile de redémarrer, mais que les plans de relance éviteront peut-être cette catastrophe. Avant la crise sanitaire actuelle, une telle manière de poser la question et d’y répondre aurait laissé indifférent, arrachant tout au plus un soupir de lassitude. Mais à présent, ce langage automatique agace, énerve, voire révolte.

C’est que cette crise nous a conduits de surprise en surprise, des apparitions concrètes de ce qui semblait inconcevable il y a encore deux mois. Ces surprises ont fini par sortir nombre d’entre nous de la torpeur dans laquelle nous nous trouvions. J’en identifierais trois.

Première surprise : un intérêt général découplé du PIB

J’étais, comme beaucoup, abasourdi lorsque la décision du gouvernement d’imposer le confinement est arrivée. Non tant que cela ne semblait pas une chose raisonnable à faire au vu des circonstances, bien au contraire, mais plutôt que cela, d’instinct, apparaissait comme une transgression des règles du jeu. Renvoyer tout le monde à un mode de vie de sobriété domestique, déconseiller puis interdire les déplacements en avion, mettre la consommation et une partie de la production en berne, exiger des géants du streaming qu’ils limitent l’usage de données. Peut-on faire des choses pareilles ? En a-t-on seulement le pouvoir lorsque tout indique que le produit intérieur brut, à la fin de l’année, en pâtira ? Oui, parce que c’est nécessaire pour que ce dont nous dépendons, ce qui garantit notre intégrité fondamentale soit préservé.

Deuxième surprise : la pandémie n’est pas une fatalité

J’étais persuadé que si notre civilisation du progrès technique exponentiel avait un mérite, c’était bien d’avoir pu nous mettre à l’abri des ravages iniques des épidémies virales. J’avais tort. D’après une publication du Harvard Global Health Institute en 2019, "avec l’accroissement de la densité de population, des déplacements humains, de la déforestation et du changement climatique, une nouvelle ère de risque épidémique a commencé. Le nombre et la diversité des épidémies ont augmenté sur les 30 dernières années, une tendance qui devrait s’intensifier". À l’heure de se protéger contre la pandémie, les valeurs sous-tendant notre système économique font en sorte qu’il est plus simple de se faire livrer à domicile le dernier gadget numérique que de rassembler suffisamment de masques de protection pour le personnel soignant, et elles ont pour effet de mettre à genoux les services de soins de santé à travers l’Europe. Loin d’être une fatalité, les pandémies du 21ème siècle et leur ampleur sont donc directement fonction de notre manière de produire et de consommer.

Troisième surprise : la nature reprend son cours

Le changement de mode de vie radical que nous impose la pandémie représentait un saut dans l’inconnu à l’échelle collective. Pour ceux qui ont la chance de bénéficier d’un logement non précaire, ce changement est une expérimentation. J’étais irrité par la perspective de vivre cloitré, mais force est de constater qu’on survit plutôt bien que mal dans cette société plus lente, qui a moins à offrir et où l’on consomme moins. On retrouve le temps pour une série de besoins, certes peu productifs, mais qui contribuent à donner un équilibre organique à nos journées. Ce cours naturel n’est pas repris que par les humains, mais également par la faune et la flore. Venise se rend à nouveau célèbre pour l’eau cristalline et animée de vie de ses canaux, les Parisiens s’étonnent du chant des oiseaux enfin rendu audible, et l’air que nous respirons tous se fait plus pur, éclaircissant les clichés satellites de notre continent. Jusqu’à ce qu’on en casse les ressorts pour de bon, et si on lui en laisse l’opportunité, il semble que l’environnement puisse reprendre place parmi les humains.

Renforcer la transition, et changer de grille d’évaluation

Ces surprises cumulées ont eu l’effet d’une douche froide. Il n’est plus possible de se laisser glisser à nouveau dans la torpeur d’une société dont le seul horizon politique est la croissance et qui s’enferme dans la croyance absurde que l’environnement tout entier est sa ressource en propre, librement épuisable. Bien sûr, le temps manque et les agendas saturent. Évidemment, il semble dérisoire de vouloir ramer à contre-courant du système-monde dans lequel nous sommes emmêlés. Certainement, le revers électoral qui pourrait sanctionner un ralentissement de l’économie fait frémir. Ces considérations ne sont que trop humaines, mais elles ne changent rien à la réalité à laquelle nous faisons face : si nous demeurons incapables d’ajuster notre mode de subsistance à l’environnement duquel nous dépendons, les désastres frapperont toujours plus fort et plus souvent. Nous vivons déjà dans un monde où se produit, d’après les Nations Unies, une catastrophe naturelle liée au changement climatique chaque semaine, où des millions de personnes sont forcées à la migration par un environnement devenu hostile, et où l’humain, dont l’empreinte est à présent visible jusque dans les strates géologiques de nos sols, provoque la sixième extinction de masse d’espèces vivantes. L’urgence n’est pas pour demain, elle est pour aujourd’hui.

C’est pour cette raison, Mesdames et Messieurs nos représentants, que j’aimerais vous exhorter à vous saisir de cette relance comme d’une opportunité rare, et à faire de cette sortie de route un départ radicalement nouveau.

Le confinement que nous traversons actuellement est la preuve, s’il en fallait une, que la politique peut encore imprimer des changements radicaux à nos arrangements collectifs, et ces changements être acceptés s’ils sont justes. Il s’agit maintenant de ne pas céder à la panique comme cela a pu être fait lors de la crise financière de 2007-2008, en grevant durablement les finances publiques au profit des principaux acteurs de la crise. Avec les accords de Paris conclus en 2015 et la vision politique esquissée dans le Green Deal approuvé en janvier dernier par le Parlement Européen, notre continent et toutes ses forces politiques se sont donnés le cap et les moyens pour entamer sérieusement la transition. Au lieu de tourner le dos à ces instruments, il faut profiter de la recomposition des lignes politiques pour les faire monter en priorité et accélérer leur mise en œuvre, avec autant de moyens que possible. Cela correspond à la proposition émise ce 24 mars par le Club de Rome de canaliser une partie du budget de la relance directement dans une mise en œuvre ambitieuse du Green Deal.

Néanmoins, de telles mesures phares ne suffisent pas. Il est essentiel de refonder les valeurs qui président à l’ensemble de nos choix politiques, petits et grands. Face à nos réflexes ancrés, cette refondation peut sembler ardue, et elle ne se fera pas instantanément. Puisqu’il faut commencer quelque part, je vous invite à vous prêter, de concert avec tous les citoyens de ce pays, à l’exercice (suivez le lien pour la plateforme de mise en commun gérée par Sciences Po Paris) récemment proposé par le philosophe Bruno Latour, qui prend appui sur l’état de "surprise" dans lequel nous nous trouvons encore mais qui disparaitra après la reprise normale des activités. Posez-vous la question, haut et fort: parmi les activités à présent suspendues, quelles sont celles dont vous souhaiteriez qu’elles reprennent ou, au contraire, qu’elles ne reprennent pas ? S’autoriser cette question, et tirer ensuite jusqu’au bout le fil des autres questions mises au jour par votre réponse –par exemple sur la reconfiguration des emplois et des infrastructures, ou sur l’importance relative des différents besoins–, c’est déjà mettre au défi le retour du business as usual, de son langage automatique et de sa triste fatalité.