Une opinion de Mikael Petitjean, professeur (Ieseg et Louvain School of Management) & Chief Economist (Waterloo Asset Management).

Le troisième trimestre de cette année aura confirmé l’extraordinaire exception financière des États-Unis. Tel est le premier enseignement que l’on peut en tirer. L’incroyable capacité de ce pays à mobiliser du capital au moment même où la planète entière se fige dans la peur explique en grande partie la progression de tous ses grands indices boursiers depuis juin. L’indice Wilshire 5000, qui représente l’ensemble du marché américain des actions, a progressé de 9 %. Qui peut encore sérieusement affirmer que le rebond du marché américain n’a bénéficié qu’aux grandes valeurs technologiques présentes sur la Toile ?

Les entreprises "Fangam" (Facebook, Apple, Netflix, Google, Amazon et Microsoft) ne masquent pas la véritable performance des bourses. Même si elles représentent 42 % de la capitalisation boursière aux États-Unis, la montée des cours ne se résume pas à ces six entreprises. Elles sont incluses dans deux grands indices : le Nasdaq 100 et le S&P 100. Le premier a pourtant enregistré une progression de 26 % supérieure au second. La surperformance du Nasdaq 100 est donc liée à d’autres entreprises technologiques et ce ne sont pas les entreprises Zoom Video et Tesla qui "faussent la donne". La surperformance du Nasdaq 100 reste égale à 21 % lorsqu’on supprime ces deux entreprises de l’indice. La hausse des valeurs technologiques est donc plus généralisée qu’on ne l’affirme souvent.

Une crise "ordonnée"

Quant à la correction opérée par les marchés aux États-Unis, elle est d’une logique implacable : les entreprises de petite et de moyenne tailles accusent davantage le coup que les grandes capitalisations. Lorsqu’un choc aussi fort et inattendu frappe l’économie, les marchés favorisent les entreprises les plus solides, qui sont souvent les grandes entreprises dont le niveau d’endettement par rapport au profit est plus faible et qui bénéficient d’un soutien plus solide de la part des autorités publiques.

Sans surprise également, le secteur le plus touché est celui des valeurs énergétiques étant donné le niveau actuel du prix du pétrole et du gaz. Vient ensuite le secteur financier, qui devra absorber le choc des faillites. Le troisième secteur le plus touché est le secteur immobilier. C’est plutôt rationnel sachant que l’immobilier commercial est directement dépendant de l’activité du secteur Horeca et du recours au télétravail. À l’autre bout du spectre, les secteurs les plus performants regroupent "la tech" (qui n’attrape pas le virus), les biens de consommation discrétionnaire (car, quand votre réfrigérateur tombe en panne, vous pouvez difficilement vous en passer, je parle d’expérience), et les services et biens de consommation (puisque le confinement ne décourage pas les gens à manger, boire ou se distraire, en ligne s’il le faut). Il y a un mois, Aswath Damodaran, professeur à l’Université de New York, reconnaissait qu’il n’avait jamais vu une crise aussi "ordonnée" car "les dégâts infligés et les récompenses accordées aux entreprises font sens".

En réalité, les marchés sont à notre image. Il existe des investisseurs courtermistes, comme il existe des consommateurs qui se ruent sur les rouleaux de papier toilette, des responsables politiques qui ne pensent qu’à leur réélection, et des revues scientifiques médicales qui cherchent à publier le plus rapidement des articles qui feront "le buzz", même lorsqu’ils sont basés sur des données manipulées, comme nous le rappelle le scandale du Lancet.

Faisons preuve de modestie

Le monde est construit sur des institutions fragiles, qui sont toutes imparfaites. Depuis le confinement, aucune institution d’envergure planétaire n’est exempte de tout reproche, ni l’institution politique, surtout lorsque l’on jette un regard de l’autre côté de l’Atlantique, ni l’OMS, qui a opéré un virage à 180 degrés en juin, ni la communauté scientifique, dont le message a été chaotique. Ce n’est pas tant notre confiance dans les marchés que cette crise sanitaire a entamée mais celle dans le fonctionnement de nos institutions politiques, sanitaires et relationnelles. C’est malheureusement beaucoup plus préoccupant.

Avant de considérer que les marchés sont "irrationnels", regardons les autres institutions humaines d’envergure planétaire et… regardons notre reflet dans le miroir. Faisons preuve d’un peu plus de modestie. "La modestie n’est pas une vertu, seulement de la prudence", écrivait George Bernard Shaw. Et il en faut une bonne dose lorsqu’on investit en bourse : c’est ce qui sépare le téméraire du courageux.